JUIN / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

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La mort

«Et dans la cohorte des hommes qui m’entourent se trouvent les médecins, les savants de la santé qui se chargent de mon sexe si généreux de lui-même, qui se donne à la science et aux appareils gynécologiques avec la même légèreté que partout ailleurs, dans le lit avec les clients, geignant sur un divan ou encore me dandinant sur les genoux des professeurs, moi nue sur le dos et regardant le plafond, les jambes ouvertes, les pieds dans leur support en fer blanc, moi presque nue et attendant qu’on s’occupe enfin de moi, de mon cas de folle infectée, et ensuite la gelée, les gants et la froideur de l’inspection, le grattoir et le mot du médecin qui fera apparaître ce qu’il en est de cet endroit que je ne peux imaginer qu’à travers ce qu’en montrent les revues médicales, et là on me dit que tout semble en ordre, que le col de l’utérus ne présente pas d’anomalies, qu’il est peut-être un peu rouge mais sans plus, et ensuite on me demande combien de clients je vois chaque jour, six ou sept, ça dépend des jours et de mon humeur, de ma précieuse endurance à ce qui est contraire à l’instinct, et on me dit que j’aurai les résultats dans une semaine, qu’on me téléphonera si les tests sont positifs et qu’il faudra se revoir dans trois mois, et peut-être croyez-vous que j’en suis soulagée, de la normalité de ma fente de putain qui n’est que légèrement surmenée, les rougeurs en témoignent, eh bien non car à la fin de chaque rendez-vous je demande de bien répéter ce qu’on vient de me dire, soyez honnête monsieur le docteur, comment est-il possible que je sois normale alors que je m’évertue à déclarer que je suis en train de mourir […]. »

Nelly Arcand, Putain, p. 138.

 

L’amour

«Être un homme, être une femme, avoir des enfants : on sait déjà tous que ce ne sera plus jamais comme avant, que nous vivons sur ces enjeux des changements formidables, aussi importants pour l’histoire humaine que n’importe quelle révolution sanglante.»

Nicolas Lévesque, Le Québec vers l’âge adulte, p. 97.

 

La vie 

«On écrit peut-être pour recomposer en soi les morceaux de beauté que l’on a perdus le long de cette histoire de rêves et de chutes, de passages et de soifs qu’est notre vie.

On écrit peut-être pour toucher à cette furie d’éternité qui nous hante, pour retrouver la beauté des ciels que l’on habite, des mers que l’on traverse, pour retrouver les promesses d’enfant que l’on porte comme des châteaux rasés, reconstruits chaque fois dans l’espérance que ce que l’on édifie ainsi tienne bon, une seule fois peut-être. »

Hélène Dorion, Le temps du paysage, p. 20.

 

 

 

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Mars / La mort, l’amour, la vie en trois extraits choisis par Aïcha

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La mort 

«Rieux n’avait plus devant lui qu’un masque désormais inerte, où le sourire avait disparu. Cette forme humaine qui lui avait été si proche, percée maintenant de coups d’épieu, brûlée par un mal surhumain, tordue par tous les vents haineux du ciel, s’immergeait à ses yeux dans les eaux de la peste et il ne pouvait rien contre ce naufrage. Il devait rester sur le rivage, les mains vides et le coeur tordu, sans armes et sans recours, une fois de plus, contre ce désastre. Et à la fin, ce furent bien les larmes de l’impuissance qui empêchèrent Rieux de voir Tarrou se tourner brusquement contre le mur, et expirer dans une plainte creuse, comme si, quelque part en lui, une corde essentielle s’était rompue.

La nuit qui suivit ne fut pas celle de la lutte, mais celle du silence. Dans cette chambre retranchée du monde, au-dessus de ce corps mort maintenant habillé, Rieux sentit le calme surprenant qui, bien des nuits auparavant, sur les terrasses au-dessus de la peste, avait suivi l’attaque des portes. Déjà, à cette époque, il avait pensé à ce silence qui s’élevait des lits où il avait laissé mourir des hommes. C’était partout la même pause, le même intervalle solennel, toujours le même apaisement qui suivait les combats, c’était le silence de la défaite. […] Rieux sentait bien qu’il s’agissait cette fois de la défaite définitive, celle qui termine les guerres et fait de la paix elle-même une souffrance sans guérison. Le docteur ne savait pas si, pour finir, Tarrou avait retrouvé la paix, mais, dans ce moment tout au moins, il croyait savoir qu’il n’y aurait plus de paix possible pour lui-même, pas plus que d’armistice pour la mère amputée de son fils ou pour l’homme qui ensevelit son ami.»

Albert Camus, La peste, Gallimard, Paris, 1947, p. 261-262.

 

L’amour

… l’amour du Nord 

«Tout le monde veut toujours entendre le sordide, le scandaleux, le juteux, le violent, le troublant. Chaque expatrié du Sud a son histoire d’horreur à raconter. Dans les soirées de Blancs, je ne sais jamais trop si j’entends parler la compassion ou la curiosité morbide.

Après une bonne heure de monologue particulièrement édifiant, Philippe l’ingénieur me demande ce que je fais, présume que je suis grassement payée, comme lui. Pas tant que ça, non. Stupéfaction: pourquoi suis-je ici alors?

Parce que j’aime ça. 

Pauvre Philippe, tu n’en crois pas tes oreilles. Eh oui, Philippe, il y a des gens qui ne viennent pas au Nord que pour faire de l’argent. Moi, j’aime ça ,ici. J’aime les enfants, les gens, la langue, les chiens, le paysage, le soleil de minuit, les aurores boréales, les caribous, la toundra, les montagnes, les balades. J’aime qu’on soit douze dans une boîte de pick-up pour descendre la côte de l’aéroport au grand vent. J’aime les paquebots qui mouillent majestueusement dans la baie et tout le va-et-vient autour. J’aime le fjord peu importe sa couleur et son niveau d’agitation. J’aime cueillir les moules à marée basse et sourire intérieurement en me disant que j’ai chassé mon souper. J’aime les dos blancs des bélugas qui viennent percer la surface de l’eau, quand j’ai été fine. J’aime les enfants qui se ramènent de la marina avec un trophée de pêche presque plus gros qu’eux, le fabuleux ombre de chevalier. J’aime me coucher sur les rochers, les jours de temps doux, et fixer au loin le détroit d’Hudson qui m’appelle en chuchotant. J’aime faire démarrer un quatre-roues en tirant sur une corde parce que ça fait plus viril. J’aime que tout le monde connaisse mon nom. J’aime la terre qui tremble au passage d’un troupeau de caribous. J’aime le village qui se donne des airs de ville fantôme quand le brouillard se lève. J’aime aller cueillir des bleuets et ne pas en rapporter un seul parce que j’ai passé tout mon temps à m’empiffrer, le cul dans la mousse et le lichen. J’aime ça, ici. »

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit, La peuplade, Chicoutimi, 2015, p. 65.

 

La vie 

«Hervé ne me jugeait pas, ne me conseillait pas. Il sait si intimement que nous sommes tous boiteux, désaccordés, faisant ce que nous pouvons mais pouvant peu, et vivant mal, qu’en sa présence je cessais de me justifier, de m’expliquer sans fin. Du reste, nous parlions peu.»

Emmanuel Carrère, Le royaume, P.O.L, Paris, 2014, p. 50.

 

 

 

 

JANVIER/ La mort, l’amour, la vie en trois citations choisies par Aïcha

La mort

« Ta belle résolution de l’autre soir est loin, à présent. Tu dois lutter pour ne pas pleurer, pour ne pas t’arrêter là et te coucher sur ce grand lit blanc pour t’endormir dans la lumière. T’endormir. Enfin. Ne plus sentir le poids du bagage, ne plus tirer derrière toi la traîne où s’entasse tout le barda du quotidien. Ne plus suivre quiconque ni être suivie par quiconque. Te laisser aller, toute seule, te laisser emporter par le vertige du printemps et peut-être, une fois coulée avec la neige, t’évaporer. T’envoler, devenir vent à ton tour et faire chanter les arbres, par jeu. Ne plus être que cela, le vent dans les branches. Ce serait si facile. Et si bon.

Il est dur, le chemin, Nosim, il est long et il est plein d’embuches. Et pourtant, le les Nehirowisiw le suivent depuis toujours, ce chemin de Notcimik. Notcimik, là d’où tu viens. Mais aussi, là où tu vas. Là où tu veux aller.

Marche, Nosim. Avance. Suis le Moteskano, la trace laissée par les Ancêtres. Il te conduira à toi-même. Et il se rappellera à toi, ensuite, lorsque la vie de paraîtra comme le rawhatakon et que tu auras le goût de simplement tout arrêter parce que chaque pas te semblera trop lourd. Marche. Lève le menton. N’Est-ce pas que ce soleil est bon? Ouvre un peu ton manteau. Remercie Pisim pour ses chauds rayons, reçois sa bonté porteuse de vie. La gratitude te portera si tu la laisses entrer dans ton cœur. Va. Un pas à la fois. »

Mastisiwin, Marie-Christine Bernard, éditions Stanké, 2015.

L’amour

«J’ai la bouche, le visage, le sexe meurtris. Je ne fais pas l’amour comme un écrivain, c’est-à-dire en me disant que «ça servira» ou avec distance. Je fais l’amour comme si c’était toujours – et pourquoi ne le serait-ce pas- la dernière fois en simple vivante. »

Se perdre, Annie Ernaux, Gallimard, 2011.

La vie

«On se sent vivant lorsqu’on a le sentiment d’être en prise sur les grandes décisions qui marquent notre vie. Vivre, c’est faire ses propres choix, c’est être maître de sa conduite et de son destin. Nous nous sentons vivants lorsque nous avons le sentiment que c’est notre conscience qui dicte la marche que nous suivons. Tout au long de notre vie, nous recevons de l’aide, le soutien et les encouragements d’innombrables personnes. À commencer par nos parents, qui guident nos premiers pas, nos amis qui influencent nos manières de voir, nos professeurs qui structurent notre pensée. Avec un peu de chance, nous croisons un mentor qui inspirera des choix souvent déterminants. Nous ne faisons évidemment pas tout seuls. Pour grandir et nous développer, nous avons besoin des autres, nous sommes tous plus ou moins interdépendants. Dans une certaine mesure, toutes ces personnes nous permettent d’accéder au monde et de mieux comprendre qui nous sommes. Toutefois, aux moments critiques, nous devons sentir que les grands choix qui marqueront notre vie nous appartiennent. Il faut du caractère et une certaine idée de soi pour assumer de tels choix. C’est cependant la seule manière de se sentir vraiment vivant. Arrivé au terme de sa vie, on doit pouvoir se dire : je n’ai pas toujours fait les bons choix, j’ai parfois même erré, blessé des gens, déçu des proches, mais au final, cette vie est celle que j’ai décidé de vivre.»

Années de ferveur – 1987-1995, Éric Bédard, Boréal, 2015.

 

 

 

NOVEMBRE / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

Chaque mois, je vous propose une incursion dans ma bibliothèque en espérant vous communiquer ma passion pour la littérature!

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La mort

«Au petit matin vers 6 h 30, après m’avoir ramené chez moi, Félix s’est tué. À st-Sulpice, devant le fleuve, à la vue de tous. Comme ça, dans le petit stationnement tout près du quai. Comme ça, en face de l’église où dieu dormait les poings fermés.»

Jonathan Harnois
Je voudrais me déposer la tête, éditions Sémaphore, 2005.

L’amour

«Il a hoché la tête, sans lâcher le large, où le soleil commençait à sombrer. Puis il a dit :
– Il paraît que t’écris des histoires?
– Ça m’arrive, oui.
– Des histoires d’amour, je suppose?
– Pas seulement.
– L’amour, tu parles!

J’ai tourné la tête vers lui. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Mon coeur tapait contre ma chemise comme un poing sur un tambour. J’aurais voulu dire quelque chose, que j’étais un vaincu qui fuyait, qui avait écrit et écrirait des histoires, mais qui ne savait pas nommer sa peur de la défaite, son effroi de l’heure depuis toujours annoncée, que nous étions, lui et moi, deux aventuriers battus, mais qu’il y avait encore des minutes palpitantes, que ce soir, grâce à lui qui veillait, je sauvais la face, je gardais le feu, qu’il avait arrêté le temps, les heures trop pressées. Mais c’est lui qui a ouvert la bouche et ce fut pour un cri:

– Je voudrais que ça arrête!
– Quoi donc?
– Les images dans ma tête!
– Quelles images?
– Des fois c’est un bateau, d’autres fois un train, qui m’emporte loin, loin, loin. Ou je suis dans une grotte, ou un tunnel, je sais pas trop. Je sais que personne me cherche, que tout le monde m’a oublié, que tout est fini. Et j’entends une voix qui chuchote: «On t’attend! Dépêche-toi! Si tu traînes il restera rien, rien du tout!» Mais j’arrive pas à me remuer. J’attends, j’attends, ça finit plus! Il faudrait que je revienne, mais je sais pas comment. Pourtant, il le faut! Tout à coup, ça marche, ça court, ça galope autour de moi. Je veux crier, je me mords la langue, j’avale du sang, beaucoup de sang! Je me noie dans ce sang-là qui sort de moi, pas seulement de ma bouche, mais d’une grande blessure que je ne peux pas voir!…

Brusquement, il s’est jeté en avant, les bras au ciel, puis il est tombé à genoux sur le sable. Une mouette a ri, très haut au-dessus de nous. Je me suis levé comme un mort-vivant. J’avais honte. Il était de son côté, moi du mien. Et ça resterait comme ça, quoi que je dise, quoi que je fasse. Le malheur, c’était cet empêchement-là, le trop gros espace entre lui et moi, et puis le temps qui se hâtait pour moi, mais traînait, lambinait pour lui. Julot appelait et je ne pouvais pas répondre. Je n’avais rien à lui donner. Je ne pouvais rien pour lui, j’avais trop grand besoin de moi-même et je m’en voulais à me faire du mal. Alors, simplement, j’ai dit :

– Je vais te paraître un peu fou mais, vois-tu, je crois qu’il ne faut rien demander aux autres. Ils sont comme les étoiles, le fleuve, les petites bêtes. Leur liberté ne touche jamais la nôtre. Ce qu’on aime, il faut le chercher, le trouver tout seul. Au fond, on ne sait pas vraiment ce qu’on est, ce qu’on fait. Toi et moi, on est tranquilles seulement quand quelque chose, quelque chose de beau et de fort, nous emporte.»

Robert Lalonde
À l’état sauvage, Boréal, 2015

La vie

«Comme le temps était devenu plus froid, elle avait fourré Tayaout sous sa parka, le long de son dos. Retenu par une lanière qui lui passait sous les fesses, il était bien ainsi. Quand il avait besoin d’air il se hissait jusqu’au col de la parka, sortait la tête. S’il avait faim, il n’avait qu’à se glisser sous le bras d’Iriook, contre la hanche, puis à chercher la mamelle généreuse. Si l’allaitement ne suffisait pas à sa faim, il criait, alors Iriook lui mettait des morceaux de poisson cru dans la bouche et l’enfant mâchait longuement, en bavant dans le cou de sa mère.»

Yves Thériault, Agaguk, L’Actuelle, 1958.

OCTOBRE / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

Chaque mois, je vous propose une incursion dans ma bibliothèque en espérant vous communiquer ma passion pour la littérature!

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La mort

« C’est difficile parfois à imaginer, mais les fous aussi ont des familles, des enfants, des parents, quelqu’un qui les attend dehors, des gens qui parlent d’eux, s’inquiètent de leur état, s’informent. Mais pas tout le temps. Il y a des fous, aussi, qui meurent sans personne autour. Et personne ne sera là pour envoyer les fleurs. Personne pour aller tondre le gazon autour de la dalle de pierre. »

Marie-Hélène au mois de mars
Maxime-Olivier Moutier


L’amour

« J’ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d’atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m’est chère?
J’ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années je deviendrais une ombre sans doute.
Ô balances sentimentales.
J’ai tant rêvé de toi qu’il n’est plus temps sans doute que je m’éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l’amour et toi,
la seule qui compte aujourd’hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J’ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu’il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu’à être fantôme parmi les fantômes et plus
ombre cent fois que l’ombre qui se promène et se promènera allégrement sur le cadran solaire de ta vie. »

Corps et biens
Robert Desnos


La vie

« Entre deux visions de l’avenir, on hésite parfois. Aucune de ces deux directions ne me tentait. Je décidai de tracer mon propre chemin sur ces terres dévastées, porté par le souvenir du rire de Micheline Raymond, cuisinière de métier, et par un poème de Baudelaire. »

Bestiaire
Éric Dupont

SEPTEMBRE / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

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La mort

« – Il faudrait que grand-papa meure, me dit Sam, le plus tranquillement du monde.
– Pourquoi?
– Parce que ce serait mieux pour lui.

Ce ne sont ni les mots ni leur sens qui explosent dans ma tête, car ce sont des mots que j’ai formulés si souvent. C’est le ton, l’absence de passion, la fermeté, le calme. Comme un ministre de l’Intérieur invoque la raison d’État pour supprimer un innocent qui par hasard en sait trop, comme un médecin qui sans consulter, débranche. C’est le joueur d’échecs qui parle.

– Tu veux vraiment tuer mon père?
– Moi, non, t’es fou ou quoi, il me dérange pas. Vous, je sais pas…
– Donc tu ne penses pas ce que tu viens de dire.
– Oui, je le pense. Mais, man, faut par s’énerver, respire par le nez, comme dit maman. Je veux pas lui tirer une balle dans la tête ou lui trancher la gorge ou l’étouffer avec un oreiller. Je veux pas assassiner grand-papa. Je veux juste l’aider à mourir. Ça arrangerait tout le monde, et lui le premier.
– Vous en avez déjà parlé?
– T’es malade! Moi, un p’tit cul, parler de sa propre mort avec mon grand-père! Et toi?

Bien sûr qu’il n’en a jamais parlé avec papa, je me sens idiot, je lui dis et il répond que ce n’est pas grave. On est tous des idiots devant la mort qui s’annonce. Ce n’est pas ce qu’il dit, mais son regard excuse mon manque de jugement et mon désarroi. Silence. Silence qui ne nous gêne ni un ni l’autre, car nous savons que nous réfléchissons ensemble. Que répondre à un ado qui te demande si tu veux tuer ton père? Il faut peser ses mots pour l’autre, bien sûr, mais aussi pour soi. […] Une pensée maintenant évidente me paralyse et me submerge comme ces hautes marées qui effacent le paysage placide de la Baie Paimpol. Sam a raison. Il faut tuer papa. »

Une belle mort
Boréal, 2005
Gil Courtemanche

L’amour

« Estelle prenait une sérieuse option sur la victoire dans cette partie de Scrabble en tête-à-tête. Elliot, qui ne connaissait pas ce mot, n’osa même pas le contester. Le triomphe anticipé d’Estelle la rendait si radieuse et rayonnante que tout recours au dictionnaire aurait gâché ce moment de grâce.

– Tu en prendras une pour célébrer ma victoire! proclamait Estelle.
– Une quoi?
– Une zython, une bière de l’Égypte ancienne, mon cher Elliot.

Il n’avait jamais vu Estelle si chaleureuse et détendue en sa compagnie. La soirée était jeune, blonde et propice.

Ils ne finiraient peut-être pas le travail prévu ce soir-là pour le cours de méthodologie. Allaient-ils seulement l’amorcer?

Elliot rêvait de ce moment depuis mille et une nuits. Jusque-là, ça ne pouvait survenir qu’en songe. Tout au plus, avec résignation, il espérait qu’un rapprochement adviendrait d’ici la fin du millénaire. Et voilà que le brillant corps céleste s’approchait dans son hublot. La délicate phase de l’alunissage commençait sous ses yeux. Il était décontenancé. Il se sentait à la fois fébrile et anxieux; tout comme un ado qui reçoit les clés de la voiture paternelle avant même de l’avoir envisagé.

Elle était là, parfaite, avec son élégance et sa vivacité d’esprit. Elle était juste là, ravie et sans aucune trace de contrefaçon. Le visage pur, ornementé de ses yeux pétillants et de son sourire de trente-deux perles. Elle s’épanouissait parce qu’elle était bien en ce moment, simplement. Et lui, béni des dieux, était le seul public de ce superbe spectacle.

– Bravo Estelle, tu m’impressionnes.
– Ça te décoince ça, hein Elliot?
– …

La porte était ouverte. Il n’avait qu’à la franchir. Plutôt que d’en profiter, il cherchait une réplique supplémentaire afin de continuer sur le chemin déjà tracé. Ses mots étaient soit bloqués dans sa gorge, soit censurés par son cerveau. Pour pallier le silence, il souriait. « Je dois absolument te dire quelque chose», pensait-il.

– Est-ce que tu me donnes une autre chance Estelle, une revanche?
– Quoi? Est-ce vraiment ça que tu veux? lança-t-elle avec un ton moins langoureux.

Évidemment qu’il ne voulait pas rejouer au Scrabble. Déjà qu’il cherchait ses propres mots.

Il fallait rattraper la situation. Il aurait pu, par exemple, lui prendre la main. Il n’avait qu’à étendre le bras. Pour exprimer son désir, le geste aurait plus de sens, plus de chance, que les mots. Mais il était tétanisé. Un prisonnier dans une armure de questionnements et de réponses toutes cérébrales. Pourquoi n’avait-il pas appris à mettre de côté les ordonnances de sa tête? »

Apprivoiser l’équivoque
Publications Saguenay, 2015
Martin Duval

La vie

« Faire un livre est une chose très simple. Il suffit de ne pas vivre. De s’arrêter, d’attendre que les morts sortent de terre, les sentiments de l’oubli, et les vers de la vase. Il suffit de décomposer les images du bonheur pour entendre, derrière le bruit des bouches qui s’embrassent, résonner le murmure des indicibles questions que chacun porte en soi.

Mes génitoires étaient sèches, et il m’avait fallu treize années de vie pour engendrer un avorton difforme mesurant à peine vingt-quatre centimètres de haut et pesant trois modestes kilos quatre cent quatre-vingt dix grammes.

À la même époque, le hasard voulut que je découvre un texte d’Annie Doak Dillard: « Ta liberté  est un sous-produit de la trivialité de tes journées. Un vendeur de chaussures – qui travaille pour autrui, qui doit obéir à deux ou trois patrons, qui doit accomplir ses tâches selon leurs directives et doit se remettre entre leurs mains, dans leur lieu, selon leurs horaires – est néanmoins un travailleur utile. Mieux, si le vendeur de chaussures ne se présente pas à son travail le matin, quelqu’un le remarquera et regrettera son absence. Mais ton manuscrit, que tu entoures de tant de soins, ne répond à nul besoin, à aucun souhait; il t’ignore superbement. Et personne n’a besoin de ton manuscrit. Tout le monde a davantage besoin de chaussures.  Il y a déjà tant de manuscrits dignes d’éloges, très édifiants et émouvants, intelligents et puissants. (… ) Le mot écrit est faible. Beaucoup de gens lui préfèrent la vie. La vie fait courir le sang dans les veines et elle sent bon. » En refermant l’ouvrage de Dillard, je n’avais plus qu’un désir: revenir dans la réalité du monde. Y revenir pour marcher, courir parmi d’autres hommes. Avoir mal aux jambes. Sentir mon cœur battre. »

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi
Éditions de l’Olivier, 1999
Jean-Paul Dubois

AOÛT / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

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La mort

«Tit-Ange le trouva mort, le petit oiseau, sur la dernière marche de l’escalier. Même si elle ne le connaissait que depuis deux jours, elle éprouva un chagrin cruel, précis, et violent. Elle s’accroupit, approcha sa main, toucha le ventre de l’oiseau. Il était tiède et tendre, on aurait dit de la mie de pain.

– Papa!

Elle l’entendit poser tout de suite le gros dictionnaire sur la table et s’approcher d’elle, de la véranda et de l’oiseau, d’un pas pressé : « S’il se dépêche, c’est à cause de ce tremblement dans ma voix. Je l’ai de plus en plus souvent, ce petit chevrotement-là, et ça l’inquiète», songea-Tit-Ange.

Il ouvrit la porte-moustiquaire, s’appuya au chambranle et fixa sur l’oiseau mort des yeux résolument tranquilles. Au bout d’un moment, sa mèche grise glissa doucement sur son front. «On dirait la queue d’une vieille petite bête qui nicherait sur sa tête» imagina Tit-Ange, à qui cette évocation fit plus de mal encore que la mort de l’oiseau.

-C’est un sizerin flammé. Ou pourpré.

Il avait dit ça d’une voix fatiguée, qui se voulait scientifique, détachée. Tit-Ange se releva et vint lui prendre le bras. Comme toujours, ce qui lui faisait peur, à elle, l’effrayait lui plus encore, et c’est Tit-Ange qui consolerait son père d’avoir mal à cause d’elle et de son oiseau. »

Robert Lalonde, Où vont les sizerins flammés en été

L’amour

«Des années après la guerre, après les mariages, les enfants, les divorces, les livres, il était venu à Paris avec sa femme. Il lui avait téléphoné. C’est moi. Elle l’avait reconnu dès la voix. Il avait dit : c’est moi. Je voulais seulement entendre votre voix. Elle avait dit: C’est moi, bonjour. Il était intimidé, il avait peur comme avant. Sa voix tremblait tout à coup. Et avec le tremblement, tout à coup, elle avait retrouvé l’accent de la Chine. Il savait qu’elle avait commencé à écrire des livres, il l’avait su par la mère qu’il avait revu à Saigon. Et aussi pour le petit frère, qu’il avait été triste pour elle. Et puis il n’avait plus su quoi lui dire. Et puis il le lui avait dit. Il lui avait dit que c’était comme avant, qu’il l’aimait encore, qu’il ne pourrait jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimerait jusqu’à sa mort.»

Marguerite Duras, L’amant

La vie

«De plus en plus, on se représente la nature comme ce qui est «là-dehors», peut-être dans les parcs ou de petits coins de verdure, mais pas dans le fossé au bout de la rue, et dans des lieux qui ne sont le plus souvent accessibles qu’en voiture. La génération d’enfants actuelle est l’une des plus déconnectées de la nature à ce jour dans notre histoire. Nos enfants savent utiliser une souris d’ordinateur, mais n’en ont peut-être jamais vu une à l’état sauvage. Ils ont sans doute entendu parler des changements climatiques et des espèces menacées, mais sont probablement incapables de nommer ne serait-ce que quelques plantes indigènes de leur voisinage.

Aujourd’hui, comme le dit Louv, un enfant peut vraisemblablement vous parler de la forêt tropicale d’Amazonie, mais pas de la dernière fois qu’il ou elle a exploré le bois en solitaire ou s’est rendu dans un champ pour écouter le vent et regarder défiler les nuages.

Certains balaieront peut-être du revers de la main ces réflexions les jugeant nostalgiques ou sentimentales, mais si notre expérience directe de la nature est limitée, notre lien affectif l’est aussi avec les milieux qui, en fin de compte, nous gardent en vie. »

David Suzuki, L’équilibre sacré

JUILLET / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

Chaque mois, je vous propose une petite incursion dans ma bibliothèque, en espérant vous communiquer ma passion pour la littérature!

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La mort

« Ce matin, sur le boulevard, ma mort marchait à mes côtés, sous les platanes. Comme moi, elle cherchait la fraîcheur. Elle est arrivée sans prévenir: d’un seul coup, je n’avais plus aucune envie de vivre. Cela ne se remarquait pas. Cela n’avait d’ailleurs rien de remarquable. Si on m’avait regardé, on n’aurait vu qu’un homme un peu lourdaud cheminer dans l’ombre des arbres, mettre deux lettres à la poste, puis remonter dans sa voiture et partir déjeuner chez ses parents. Là, nous étions cinq à table: mon père avec, derrière lui, comme un ange fourbu, le désespoir d’être perdu dans le grand âge. Ma mère était seule avec elle-même. Ma mort est restée sur mes genoux pendant tout le repas. On peut très bien ne plus vouloir vivre et manger de la viande et des pommes de terre sautées. Je suis rentré chez moi, je me suis allongé sur le lit. Ma mort semblait aussi accablée que moi par la chaleur. Quelques minutes ont passé. Je me suis levé, j’ai préparé un café et j’ai ouvert un livre de poèmes. De la lumière sortait du livre. Je crois que c’est à cet instant-là que la mort s’en est allée de l’appartement en traversant la porte, sans faire de bruit. »

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

L’amour

«Un matin, je la surpris. C’est-à-dire qu’elle me surprit. La petite rousse était dans la classe, très calme, fouillant dans son pupitre, là-bas. Elle sourit en me voyant et respira une petite fleur qu’elle avait sur son ruban. Je me sentis drôle et si bêtement paralysé. Que dit-on? Que fait-on? Elle s’approcha, me frôla sans bruit comme une chatte en me glissant dans la main une orange tiède. Elle avait les yeux couleur de fond de ruisseau, le même que chez Ludger où j’avais pêché des truites. Une minuscule chaîne d’argent effleurait son cou et disparaissait sous son lourd chignon. Je restai là longtemps, l’orange à la main, ébahi comme devant une toile qui vous lance des invitations à des plages inconnues!»

Félix Leclerc, Pieds nus dans l’aube

La vie

« Ils ne savent pas ce qu’ils vont trouver. Parfois, il se produit une chose extraordinaire. L’année dernière, après un éboulement de terrain, ou l’explosion d’une mine, je ne me souviens pas bien, ils ont trouvé une petite fille de deux ans au fond d’une caverne. Elle chantonnait. Voilà ce qu’ils ont entendu. Une petite fille chantonnait sous la terre, protégée par un mur de roches. Deux jours dans le noir, seule, et elle chantonnait, elle s’exerçait à parler.

La vie est incroyable. »

Élise Turcotte, Le bruit des choses vivantes