Bien sûr, Denise, il suffit de dire non

Dans le texte qui suit, je réagis, spontanément, parce qu’il faut parfois battre le fer pendant qu’il est chaud, aux propos tenus par Mme Denise Bombardier, dans le cadre de l’affaire du professeur Larose.

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Le professeur Jean Larose. Photo : http://www.babelio.com/auteur/Jean-Larose/126652

 

Suite à l’enquête menée par la journaliste Rima Elkouri dans La Presse d’hier (4 février 2018), Denise Bombardier se questionne: « Comment de jeunes femmes instruites se sont-elles laissé berner de la sorte?  »

Je lui réponds que pour se laisser berner, il suffit d’accorder notre confiance à une personne digne de confiance.

Je lui réponds qu’il est normal et sain d’accorder notre confiance à une personne qui est réputée et reconnue par ses pairs, spécialement si cette personne oeuvre dans une université respectable.

Je lui réponds qu’il est normal et sain qu’une étudiante de niveau universitaire fasse confiance à un professeur qui se présente et se conduit – faut-il le rappeler? – durant des jours, des semaines, voire des mois comme un professeur véritablement digne de confiance.

Les étudiantes dont nous parle Rima Elkouri sont coupables d’avoir accordé leur confiance à un intellectuel, Jean Larose,  qu’elles jugeaient honnête et moral. Cet homme, réputé et reconnu dans son milieu professionnel, a brisé leur confiance et miné leur vie en abusant de son pouvoir.

Qu’on les désigne, selon la gravité des cas, comme de simples manipulateurs ou encore comme de véritables pervers narcissiques, les Jean Larose de ce monde sévissent dans tous les miieux professionnels et dans toutes les couches de la société, y compris dans nos écoles secondaires, collèges et universités. Ces hommes se présentent sous les traits  d’un patron, d’un ami de la famille ou encore d’un collègue plus expérimenté. La plupart des femmes en ont rencontré. J’en ai moi-même croisé quelques-uns, dont un entraîneur.

J’étais jeune à l’époque (au début de ma vingtaine), sans pour autant être naïve, et je n’avais aucune raison de croire que cet entraîneur masculin, que j’admirais et en qui j’avais pleinement confiance, allait briser ma confiance. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Un soir, après un  entraînement de groupe, mon entraîneur m’offre de me raccompagner en voiture jusqu’à la station de métro la plus proche. J’accepte. La discussion, conviviale, porte sur la pratique de notre sport. Une fois devant la station, il me demande où j’habite et puisque c’est « sur son chemin », il propose de me déposer plutôt devant chez moi. La discussion se déroule dans la bonne humeur, les propos échangés tournent strictement autour de notre sport, je n’aime pas trop prendre le métro seule à cette heure tardive (autour de 22 h), alors j’accepte son offre et la discussion se poursuit normalement. Cinq ou dix minutes plus tard, il gare sa voiture devant l’immeuble où je loge. Alors que je m’apprête à sortir de son véhicule, voilà que ça dérape subitement:

-Je peux monter chez toi?

-Pardon?

Il insiste, sur un ton mielleux.

-Allez, Aïcha, laisse-moi monter…

Et sa tête plonge dans mon cou. Voilà qu’il me lèche littéralement le cou et tente de m’embrasser. Je le repousse (pas d’ambivalence ici, très chère Denise, chez la féministe que j’étais déjà à l’époque) le plus respectueusement possible.

-J’ai un copain. Tu sais que j’ai un copain, je t’en ai souvent parlé… Tu es mon entraîneur, tu es marié… Je ne te vois pas de cette façon-là…

Il insiste encore un peu.

-Personne n’en saura rien…

Je tiens bon, je le salue, je sors de mon véhicule et je rentre chez moi.

Jusque-là, vous en conviendrez, il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. La suite, par contre, m’apparaît intéressante et parlante.

Lorsque je me suis présentée à mes entraînements suivants, cette personne, cet entraîneur en qui j’avais confiance pour progresser dans mon cheminement sportif, a décidé de me punir d’avoir refusé ses avances en m’infligeant le traitement de l’indifférence. Il s’est mis à m’ignorer complètement. Son message non verbal? Tu t’es refusée à moi, tu n’es plus digne de recevoir mes conseils, mes critiques constructives, mes encouragements. Tu n’existes plus à mes yeux. Résultat? Après quelques cours sans un mot, sans soutien et sans encadrement, j’ai ravalé ma déception et j’ai quitté mon club sans formuler de plainte, sans dénoncer mon entraîneur. Je n’ai pas non plus réclamé les 300 ou 400 dollars investis dans mon abonnement annuel au club. Je me suis retrouvée sans lieu pour m’entraîner, sans camarades d’entraînement et surtout, sans entraîneur fiable pour assurer ma progression.

À lumière de cette triste expérience, je me questionne à mon tour…

Quel sort le professeur Larose réservait-il donc aux étudiantes qui, pilant sur leur admiration, respect ou attachement, ont courageusement refusé ses avances?

Mais surtout, quand est-ce que les intellectuelles d’envergure, majeures et vaccinées, celles qu’on a longtemps estimées, cesseront-elles d’être aussi naïves?

Comment des écrivaines de talent peuvent-elles se laisser berner ainsi?

Quand cesseront-elles de croire qu’il suffit de dire non?

***

Je remercie Rima Elkouri pour cette enquête qui, à mon humble avis, doit se poursuivre.  N’est-il pas temps d’examiner les conséquences vécues par les étudiantes qui, au fil des années, ont refusé les avances de Jean Larose? Car une chose est sûre, qu’on cède ou qu’on résiste, qu’on se taise ou qu’on parle, qu’on ferme les yeux ou qu’on dénonce, on ne sort jamais indemne d’une relation avec un type comme Jean Larose. Larose, par sa défense, nous en fait d’ailleurs la preuve; il nie, il minimise, il joue la victime et attaque tout à la fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Projet de parrainage d’une famille syrienne à L’Assomption

Après 18 ans d’enseignement, il arrive encore que des collègues de longues date me surprennent!!! Cet hiver, Ariel Franco, professeur de mathématiques d’origine urugoyenne, a lancé un formidable projet de parrainage d’une famille syrienne. Je lui lève mon chapeau!

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Félix Tremblay des Éveilleurs de conscience, Amel Haroud du SAFIMA et Ariel Franco, enseignant de mathématiques au CRLA

Par sa détermination et son enthousiasme contagieux, Ariel a su mobiliser toute notre communauté collégiale dans ce projet un peu fou d’accueil d’une famille syrienne à L’Assomption.

Le projet est mené en collaboration avec l’organisme communautaire SAFIMA qui offre un service d’aide à la famille immigrante de la MRC de L’Assomption dirigé par Mme Amel Haroud.

Ce matin, lors de la conférence de presse, Félix Tremblay, étudiant du CRLA et membre du groupe des Éveilleurs de conscience, nous a livré un texte très touchant sur lequel je vais tenter de mettre la main afin de vous le partager!

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En attendant, je vous invite tous à vous engager solidairement dans cette cause! L’objectif à atteindre le plus rapidement possible est de 21 600 $. Toute la communauté est sollicitée! Vous pouvez me remettre votre don en argent comptant (s’il s’agit d’un tout petit montant – tous les dons sont les bienvenus!) ou par chèque au nom de SAFIMA, je vais ramasser de petites sommes au cours des prochaines semaines, c’est ma façon de contribuer au projet.

Vous pouvez aussi vous adresser directement à Mme Amel Haroud, la coordonnatrice de SAFIMA en passant par le site web de l’organisme : http://www.safima.ca

Soyons généreux! C’est une belle façon de nous mettre « au service de ceux qui subissent l’Histoire», selon la belle expression de Camus!

Bon été!

 

 

 

 

 

 

8 mars : lettre ouverte à ma fille

 

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À toi, ma grande de 10 ans, qui négocies le virage vers l’adolescence, une période cruciale où se pose la question de ton identité, plus spécialement de ton identité féminine, j’aimerais raconter une anecdote.

Juin 1985. Je termine ma sixième année. J’ai onze ans. Presque douze. Après avoir mené de déterminantes luttes pour travailler à l’extérieur, pour avoir accès à la contraception, aux études supérieures, à la sphère politique et j’en passe, les femmes qui font alors partie de ma vie s’engagent pleinement dans leur société. Elles sont devenues des citoyennes à part entière. Elles s’investissent sur le plan professionnel et encouragent les hommes à partager les responsabilités parentales et domestiques. Elles ont gagné, au fil des années, la reconnaissance de leurs conjoints. C’est le cas de ma mère, Odette, 43 ans en 1985, une professionnelle de l’éducation que mon père prend plaisir à côtoyer à l’école secondaire où ils enseignent tous les deux.

À onze ans, je suis encore une enfant. Et j’aime ma maman! En après-midi, après la classe, je me rends souvent à pied à son bureau. Sa porte est toujours ouverte. Elle m’accueille avec le sourire et s’informe gaiement de ma journée. Le climat est propice aux confidences mère-fille. Cet après-midi-là, pourtant, je préfère me taire. J’ai envie de garder mes sentiments pour moi. De retour à la maison, c’est par écrit, dans un petit journal, que j’exprime en secret mes premiers émois amoureux.

 

Cher journal,

C.  est un gars extraordinaire. Pas tellement beau, mais super intelligent. C’est difficile à dire, mais je crois que je l’aime. […] Tu me trouves peut-être un peu jeune pour aimer, mais je l’aime vraiment. Et quand on aime, on est prête à tout pour lui. J’ai dansé un «slow» avec lui et il danse super bien. Colé dans ses bras, je me sens toute petite, inocente, inférieur et aimer.

Aïcha, 11 ans

P.S.  Je n’ai encore embrasé personne mais ça viendra.

 

Toute petite! Inférieure et aimée! Mais d’où me vient, à onze ans, ce sentiment d’infériorité? Je connais à peine ce garçon qui fait battre mon cœur de fillette. M’a-t-il seulement adressé la parole en dansant? Rien de moins sûr. Sur la photo, collée avec soin dans mon petit journal, il a l’air d’un petit sportif semblable aux autres garçons de son âge. Alors comment expliquer que je sois «prête à tout» pour lui plaire avant même de le connaître? Et surtout, comment expliquer cette incroyable distorsion de ma part: lui, «super intelligent», et moi «inocente»? Dans ce même petit journal, je fais pourtant état de résultats scolaires remarquables à la cinquième étape de ma sixième année.

Pour expliquer cette distorsion, il faut revenir à ma mère, Odette. Après tout, n’est-ce pas mon principal modèle féminin à l’époque? En 1985, je ne suis pas encore au fait de son parcours exceptionnel depuis son enfance dans une famille nombreuse de l’Abitibi. Je ne suis pas encore consciente des efforts remarquables qu’elle a dû déployer pour s’instruire et sortir de la pauvreté. Néanmoins, j’admire déjà ma maman.

Au travail, je la vois mener des projets d’envergure, je la vois prendre la parole en public avec aisance, je la vois s’imposer devant des groupes d’adolescents souvent difficiles. En somme, au travail, je vois une femme indépendante et forte qui s’affirme, s’épanouit, défend les droits des enfants, combat l’exclusion sociale sous toutes ses formes et gagne le respect de ses collègues, y compris de mon père, tout aussi admiratif que moi.

Et à la maison? À la maison, c’est différent. Je vois une femme tout aussi dynamique et généreuse, mais plus effacée. Je vois une femme dévouée à son mari, mon papa, et à ses trois filles. Une femme qui s’oublie au profit de ses proches. Une professionnelle qui, malgré sa nouvelle autonomie financière, n’ose pas débourser de l’argent sans demander l’accord de son mari. À la maison, la dynamique familiale a le mérite d’être claire : papa dirige et maman cède pour éviter les conflits, comme si elle se sentait responsable de l’harmonie familiale… Quand la colère de papa éclate (pas si souvent, rassure-toi, heureusement!), ma mère semble aussi impressionnée que mes deux sœurs et moi. Elle se fait petite. Elle pleure parfois, mais la plupart du temps elle se réfugie dans le silence.

Plusieurs années plus tard, je prendrai conscience, dans le cadre d’un cours de création où je suis invitée à affiner mon regard d’écrivain, que je n’ai jamais vu ma mère en colère. Pas une seule fois! Ma mère, ta grand-maman, ne s’emporte jamais. Elle n’élève jamais la voix. Tout au plus, en l’observant avec soin, je remarque qu’à table, lorsque l’atmosphère est tendue, elle déplace puis replace presque imperceptiblement les objets à sa portée : ustensiles, verre, tasse de café. Toute la colère de ma mère semble contenue dans les allers et retours nerveux de ses mains, dans cette manie ténue qui ne fait évidemment pas le poids devant la colère spectaculaire de mon père.

Comme tu peux le constater, dans sa vie privée, ma mère n’était pas une femme tout à fait émancipée. Pas étonnant, dans ce contexte, que je me sois sentie, à onze ans, toute petite, innocente, inférieure et aimée dans les bras du sexe opposé.

Aujourd’hui, alors que je suis maman à mon tour, je me questionne. En quoi ma mère, Odette, était-elle, en 1985, à l’image des femmes de sa génération? Voilà une question à laquelle je ne saurais répondre brièvement. Mais une chose est claire, maman était, comme de nombreuses Québécoises au cours des années 1980, ravie de faire carrière à l’extérieur de la maison. Elle se rendait au bureau le pas léger et semblait éprouver un réel plaisir à se réaliser au travail.

Et comme la plupart des femmes de sa génération, elle se chargeait en plus, une fois de retour à la maison, de pratiquement toutes les corvées domestiques : planification et préparation des repas, vaisselle, lessive, repassage, nettoyage, rangement, etc. Tu auras deviné que cela lui laissait, au final, bien peu de temps libre. Du temps, des loisirs, du repos, ma mère en a toujours eu nettement moins que mon père. Je dirais même qu’à l’époque, l’inégalité entre mes parents était frappante. Même en considérant que mon père jouait remarquablement bien son rôle de papa. Même en considérant qu’il partageait pleinement toutes les responsabilités en lien avec notre éducation, ce dont je lui serai éternellement reconnaissante.

Toujours est-il qu’en dépit de sa triple tâche, maman ne paraissait pas épuisée. Au contraire. Et globalement, elle semblait heureuse et satisfaite de sa condition. À sa place, je n’aurais pourtant pas tardé à mettre sur pied un département des plaintes dont le principal répondant aurait bien sûr été… son mari, ton grand-papa! Ah! que mon papa me pardonne. Et qu’il se console en pensant que des années plus tard, c’est à ton père que je m’adressais quand je trouvais que les corvées penchaient trop lourdement d’un bord…

Mais je reviens à Odette, ta grand-maman. Pour expliquer son contentement, il faudrait comparer ses conditions de vie à celles de sa propre mère. Ton arrière-grand-mère maternelle, Marie-Anne, avait la charge de quinze enfants dans un contexte économique vraiment très difficile. Un tel exercice permettrait de mesurer l’ampleur des gains d’Odette et de ses semblables en l’espace d’une seule génération! Des gains extraordinaires sur tous les plans : académique, financier, juridique, social, politique, culturel et même sexuel. Des gains pratiquement inimaginables pour toi et moi qui sommes nées après la Révolution tranquille.

 

Ma belle grande fille, tu as sans doute remarqué que depuis quelques jours, on entend beaucoup parler de féminisme dans les médias. C’est aussi le thème de notre semaine des «Éveilleurs de conscience» au Collège. Profitons de cette journée internationale du 8 mars pour parler ensemble de la condition des femmes d’ici et d’ailleurs, d’hier, d’aujourd’hui et demain. Tu risques de t’endormir tard… il y a tant à dire.

 

 

 

 

 

 

 

 

2016: Année de ferveur

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BÉDARD, Éric. Années de ferveur – 1987-1995, Boréal, 2015.

 

Dans un récent ouvrage intitulé «Années de ferveur – 1987-1995», l’historien Éric Bédard se fait le témoin privilégié de la campagne référendaire québécoise de 1995 que nous revivons- douloureusement- sous sa plume.

À quoi bon lire cet essai? Pourquoi tourner le fer dans la plaie? Après tout, les Québécois ont raté leurs grands rendez-vous avec l’histoire et la souveraineté n’intéresse plus grand monde… La majorité de mes élèves, de mes collègues et même de mes amis n’y sont-ils pas indifférents?

À quoi bon? Pour plusieurs raisons que je lance en vrac :

Pour le plaisir de découvrir le parcours captivant d’un étudiant à la maîtrise, idéaliste à souhait, fort décidé, voire entêté à «être en prise sur les grandes décisions qui marquent [sa] vie» (p 36), tant du point de vue individuel que collectif.

Pour les portraits colorés des grandes pointures du nationalisme québécois : René Lévesque, Jacques Parizeau, Lucien Bouchard, Camille Laurin, Pierre Bourgault, Pierre Falardeau, Guy Chevrette, Jean Garon et tant d’autres dont plusieurs, pensons simplement à Jean-François Lisée ou Sylvain Gaudreault, sont toujours actifs sur la scène politique.

Pour découvrir les rouages d’un parti politique, son organisation, ses stratégies de communication, sa ligne de parti, mais surtout la mécanique d’une campagne référendaire présentée sous un angle tout à fait inusité: celui du fougueux président du Comité national jeunesse (CNJ) du PQ qu’était alors Éric Bédard.

Pour des considérations plus générales passionnantes sur la famille, la continuité historique, les relations intergénérationnelles, la jeunesse, l’amitié, le milieu universitaire, le mentorat, les médias, l’art oratoire, le militantisme, etc.

Pour redécouvrir le grand Jacques Parizeau, député de L’Assomption, mon village, et lui rendre justice en dépassant sa désolante déclaration sur les «votes ethniques».

***

J’ai trois ans de moins qu’Éric Bédard. En 1995, j’étudiais la littérature au département de Langue et littérature françaises de l’Université McGill. J’ai suivi la campagne référendaire avec attention, en gardant néanmoins le focus sur la rédaction de mes travaux de fin de session et la préparation des examens à venir, comme la majorité de mes camarades de classe et de mes professeurs dont la plupart, à mon souvenir, ont voté «oui».

Mais je me souviens d’avoir été profondément ébranlée par l’hésitation de mon amie S., une étudiante irlandaise de passage au Québec pour la durée de ses études supérieures. Quelle déception, au final, quand elle m’a confié avoir ultimement voté «non» de peur que la violence éclate soudainement, au lendemain d’un référendum gagnant… Elle avait séjourné plus de trois ans au Québec, ce qui lui donnait le droit de vote; elle est repartie vivre définitivement dans son pays natal peu de temps après ses études… Je ne lui en ai pas voulu, mais je m’explique mal son vote. Elle a osé décider de l’avenir d’un pays dont elle ne connaissait à peu près rien… Quand Parizeau a fait son indéfendable déclaration contre les «votes ethniques», c’est tout de même aux discussions émotives avec S. et à tous les autres étudiants étrangers que j’ai repensé… Et non à mon papa immigrant.

***

Contrairement à Éric Bédard qui, sans renier son idéal de jeunesse, laisse entendre que ses années de grande ferveur souverainiste sont choses du passé, je m’étonne de voir ma propre ferveur grandir au fil des années!

Je m’intéresse de plus en plus à l’actualité politique, je regarde parfois les interminables interventions télédiffusées des députés à l’Assemblée nationale, je vois mon attachement au Québec grandir, j’ai donné un coup de main au Bloc québécois lors des dernières élections fédérales et je me sens disposée à militer pour l’indépendance à la prochaine occasion, malgré de nombreuses réserves à l’égard du Parti québécois (et de son chef actuel) dont je suis tout de même membre.

Et pourtant, je suis plutôt réaliste. Je me doute bien que je ne verrai jamais l’indépendance du Québec! J’en rêve, mais je souffre du peu d’intérêt de mes élèves pour l’histoire, la littérature ou la politique municipale, provinciale ou même fédérale. C’est triste à dire, mais je perds toute confiance en l’avenir quand que je songe au jugement politique chancelant de la majorité de mes étudiants…

Alors, 2016, année de ferveur pour moi? Étonnamment, OUI! Suis-je tombée sur la tête? Pas du tout. Car il y a bien un espace où je pense pouvoir faire une différence: à la maison.

Bédard termine son essai en disant : «Quant aux Québécois de demain, dans la mesure où ils sauront d’où ils viennent et où ils connaîtront un peu leur histoire, je ne doute pas qu’ils souhaiteront, eux aussi, assurer la continuité du monde.» (p. 219)

Non seulement je partage ce point de vue, mais je me donne une mission ambitieuse : intéresser mes enfants à l’histoire du Québec et les responsabiliser quant à l’avenir politique de leur génération. Par où commencer? Par l’amour et l’exploration du territoire québécois. Car comme l’affirme Éric Bédard, «un pays, ce n’est pas seulement un concept, c’est aussi un lieu physique» et des «images fortes» (p. 75) de nature qu’il faut d’abord savoir apprécier à leur juste valeur. Je me propose de revenir à la base; la découverte et l’amour du territoire québécois et, naturellement, sa défense à travers les grandes causes environnementales.

Je pourrais développer longuement, mais je terminerai en disant que c’est strictement à titre de parent que je pense pouvoir militer pour l’indépendance du Québec. À titre de prof, je ne crois pas pouvoir faire une réelle différence, même si je n’ai pas fini d’essayer…

J’ai une vision assez claire de l’éducation de mes enfants qui va dans le sens d’une réflexion sur l’engagement. Les valeurs de l’école alternative façonnent déjà mes enfants, d’une certaine façon, dans le sens d’une formule chère à Bédard : «Vivre, c’est agir par soi.» (p. 36). Si j’arrivais à former des Québécois capables, dans les moments critiques de leur histoire tant personnelle que collective d’exercer une liberté de pensée et d’assumer des choix réfléchis, il me semble que j’aurais le sentiment du devoir accompli. Multiplier les occasions de mettre mes enfants en contact avec la chose politique, les exposer à toutes sortes d’expériences citoyennes, partisanes et  non partisanes, ça me paraît un bon début!

Sur ce, je vous invite à débuter l’année en lisant l’essai d’Éric Bédard.

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Gilles Duceppe et mes enfants, au cours de la dernière campagne électorale fédérale.

 

 

 

 

Petite réflexion sur la violence

Hier soir, j’ai passé une agréable soirée au cinéma de répertoire du Théâtre Hector-Charland de L’Assomption.

Agréable? Le mot est fort mal choisi, car le film qui y était présenté,  Antoine et Marie du réalisateur indépendant Jimmy Larouche, n’a rien de divertissant ; c’est un film bouleversant et courageux qui traite du viol, un sujet qu’on préfère toujours taire ou éviter.

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Le comédien Sébastien Ricard dans le rôle d’Antoine dans le film «Antoine et Marie» de Jimmy Larouche. Photo : mémoire Éléphant

De retour chez moi, je me disais que la violence est tellement plus facile à décrier quand elle se déroule «ailleurs», à l’extérieur de nos vies. Brasser du «caca» lorsqu’il implique nos proches, des connaissances qu’on aime ou qu’on apprécie, nos collègues de travail ou nos voisins, c’est toujours un casse-tête. Ça nous rebute. Ça nous fait peur. On préfère ne pas savoir, ne pas intervenir, fermer les yeux, parce que dans la vraie vie, malheureusement, rien n’est jamais tout noir et tout blanc (contrairement à l’univers manichéen des contes où les bons sont bons et les méchants méchants). Dans la vraie vie, c’est souvent une question de perceptions, d’une parole contre une autre puisque la violence se vit souvent dans l’intimité, chacun a sa version de l’«histoire» et se mettre des gens à dos, des gens qu’on devra continuer à fréquenter en famille ou dans notre environnement professionnel et qui par ailleurs ont aussi des compétences et des qualités humaines, personne n’aime ça…

Et je ne parle pas des recours juridiques qui pour mille et une raisons nous font peur alors qu’ils devraient nous rassurer…

Dénoncer… ne pas dénoncer… à quel moment? comment? quelles en seront les conséquences?

Ouf.

Quand on fait face à ces questions-là, on essaie de prendre la meilleure décision possible en soupesant les pour et les contre pour soi et pour les personnes impliquées. Peu importe la décision qu’on prendra, l’important, je pense, c’est justement de « faire face » à la violence, de rester debout. C’est ce que je vous souhaite, si vous êtes pris dans ce terrible dilemme. Et c’est toujours une bonne idée de demander de l’aide, de consulter…

La violence peut prendre la forme tragique d’un viol, d’une agression, mais sa présence se fait souvent autrement plus discrète. C’est ce qu’on appelle la violence ordinaire, celle de tous les jours. Tout récemment, j’ai pu l’observer à deux reprises.

Première situation

Je fais la file pour m’acheter une bouteille d’eau au comptoir d’un « fast food ». Je suis sur le point de passer ma commande quand la cliente précédente fait irruption à la caisse pour se plaindre à la toute jeune caissière :

La cliente (emportée): « Votre café n’est pas buvable! »
La caissière (polie): « Qu’est-ce qui ne va pas avec votre café, madame?»
La cliente (agressive): « Il est ben trop fort! Il n’est pas buvable! Ça fait combien de temps qu’il est fait votre café? Il n’est pas buvable! »
La caissière (malheureuse): « Je suis désolée si vous le trouvez trop fort, madame, je peux vous en donner un autre, mais il va être pareil, c’est pas du vieux café, il est comme ça notre café ici, madame.»
La cliente (vraiment agressive): «Je ne peux pas croire que vous servez du café fort de même! Je vous dis qu’il n’est pas buvable!!!»

La caissière est sans mot. La cliente s’en va. De loin, on l’entend poursuivre sa plainte à la personne qui l’accompagne…

C’est mon tour. Je commande ma bouteille d’eau en riant: « J’aimerais une bouteille d’eau buvable svp.»  La caissière me sert et me fait payer en riant aussi.
J’ajoute : «Je pense qu’il vaut mieux en rire… Pauvre toi, c’est pas drôle d’avoir à servir des clients comme ça… »
La caissière: «Si vous saviez… Ça arrive souvent.»

Je la remercie, je lui souhaite une bonne journée et je m’en vais à mon tour en pensant… Ça arrive souvent

Deuxième situation

Je me rends chez Tim Horton, je commande un café et un bagel 12 grains avec du beurre d’arachide. Un client vient se placer à côté de moi mais je ne le remarque pas pour le moment; il est tôt et je suis encore passablement endormie. J’attends ma commande. L’employée me remet d’abord mon café. Au bout de quelques minutes, elle dépose une petite assiette contenant un bagel devant moi. Je ne vois pas de petit contenant de beurre d’arachide alors je soulève un coin du bagel avec mes doigts, je constate qu’il n’y a pas de beurre d’arachide à l’intérieur du bagel, alors je dis gentiment à l’employée :  « Merci beaucoup! Je pense qu’il manque seulement le petit contenant de beurre d’arachide… » Elle vérifie alors ma commande et pousse l’assiette vers le client voisin: « C’est le bagel de monsieur. Le vôtre, c’est un bagel 12 grains.»

Oups.

Le monsieur se braque instantanément : « J’veux pas d’ses ostis de microbes!»

Mais l’employée n’entend pas, elle s’affaire à préparer d’autres commandes qui viennent du service à l’auto.

Je suis malheureuse.

«Monsieur, je suis vraiment désolée, je n’aurais pas dû toucher le bagel avec mes doigts, je pensais que c’était le mien et qu’il manquait seulement le petit contenant de beurre d’arachide. Je m’excuse.»

Le client (sur un ton agressif): «Osti, tu sais pas faire la différence entre un bagel 12 grains pis un bagel à la cannelle?»

Moi: «Oui… mais vite de même, j’avais pas remarqué.Je suis désolée.»

L’employée me remet mon bagel 12 grains au beurre d’arachide. Je le dépose dans mon plateau. La pression du client monte. Il est en furie. Il prend le bagel, il enlève le morceau que j’ai touché, le met dans son cabaret, change d’idée, remet l’assiette sur le comptoir. Ses gestes traduisent une colère contenue.

Je lui dis : « Si vous le demandez, je suis certaine qu’on peut vous en préparer un nouveau…»

Et je me dirige vers ma table, à proximité du comptoir. Je me sens mal.

L’employée demande au client ce qui ne va pas. Elle ne comprend pas ce qui ne va pas, pourquoi il veut retourner son bagel.

Le client lève le ton: « J’veux pas de ses ostis de microbes, à elle! » en parlant de moi. Autour, quelques personnes âgées tendent l’oreille… L’employée, qui ne m’a pas vu faire, ne comprend rien aux propos du client.

La culpabilité commence à faire place au sentiment d’injustice. Je m’approche du comptoir. J’en ai assez de cette agressivité que je ne mérite pas dans la mesure où j’ai reconnu mes torts et je me suis excusée avec sincérité.

Moi, à l’employée (ton impatient): «Madame, c’est ma faute, je croyais que son bagel était le mien et je l’ai touché avec mes doigts. Je me suis excusée  à monsieur, mais ça ne semble pas suffisant pour lui… Je ne vois pas ce que je peux faire de plus.»

Le client me regarde avec un tel mépris! Je m’efforce de garder mon calme. En même temps, je me dis que je n’ai pas à tolérer un tel mépris, alors j’ajoute: « Je vais vous payer le bagel monsieur. Peut-être que ça va vous permettre de passer une meilleure journée?»

Je fouille dans mon porte-monnaie et je dépose 4 $ dans son plateau.

«Voilà. Passez une bonne journée monsieur!»

Le client attend son nouveau bagel pendant que j’avale mon café en feuilletant mon journal. La café passe mal… Il a gâché mon déjeuner. Je n’ai plus faim.

Le client reçoit son nouveau bagel. Il passe à côté de moi, met la monnaie sur ma table  en me disant sur un ton agressif: «J’veux pas de ton osti de charité!»

J’ai envie de lui lancer la monnaie au visage. Je me parle. À quoi bon?

En sortant du Tim Horton,  j’aperçois un jeune garçon en compagnie du fameux client. Je suis triste. Je pense et c’est un père de famille…

Ce matin-là, une émotion indéfinissable m’a habitée durant plusieurs heures…

Je ne saurais nommer cette émotion, mais elle est revenue à la puissance dix durant le visionnement du film d’hier…

La violence, sous toutes ses formes, il faut pouvoir en parler…

Allez voir le film.

Je protège mon école publique (allocution du 1er octobre 2015)

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Allocution du 1er octobre, 7 h 30, École primaire Henri-Bourassa et Soleil-de-l’Aube (volet alternatif)

« J’ose croire que l’éducation et le système scolaire sont à la base d’une société saine et se propulsant vers le haut », affirmait le conteur Fred Pellerin, à l’occasion de la chaîne humaine du 1er septembre dernier. Comme Fred Pellerin et des milliers d’autres de parents québécois à travers tout le Québec, ce jeudi matin 1er octobre, c’est avec conviction et enthousiasme que nous, parents et amis de l’école Henri-Bourassa et Soleil-de-l’Aube, nous joignons au mouvement citoyen apolitique « Je protège mon école publique » dont la mission est de dénoncer les compressions budgétaires actuelles dans le système scolaire québécois.

Le mouvement en est à sa 4e manifestation aujourd’hui. Il est né de l’initiative spontanée et indépendante de parents de l’école Saint-Jean-de-Brébeuf de Montréal, mais il a rapidement fait boule de neige, si bien que les revendications d’une poignée de parents autour d’une bonne bière au Pub Rosemont… sont vite devenues les revendications de tous les parents québécois.

illustration de Marianne Dubuc_n[2]

Pourquoi nous sommes-nous déplacés en si grand nombre ce matin?

Parce que nous, parents d’Henri-Bourassa et Soleil-de-l’Aubre, pensons que…

… l’accès à une instruction publique de qualité est un droit fondamental;

… l’éducation est un investissement dans l’avenir qui profite à tous les Québécois;

… les coupures imposées par le gouvernement entraîneront une diminution significative de la qualité des services éducatifs, limitant ainsi le potentiel de la jeunesse québécoise;

Nous sommes réunis ce matin parce que nous croyons que…

… tous les membres du personnel de notre école et spécialement les enseignants de nos enfants, méritent notre appui et notre reconnaissance! S’il nous arrive d’envier les vacances d’été des profs de nos enfants… nous demeurons inconditionnellement admiratifs de leur générosité, de leur patience et de leur engagement auprès de nos jeunes. Nos profs n’ont pas l’habitude de compter leur temps!

… qu’une société responsable est une société qui croit en la démocratie scolaire. Ainsi, à Henri-Bourassa et Soleil-de-l’Aube, nos enfants sont consultés sur l’organisation de la vie scolaire, ils participent au vivre-ensemble à travers des valeurs d’autonomie, de liberté et de responsabilisation.

… la mobilisation est préférable à l’inaction et à l’indifférence;

Certaines personnes, dont le ministre de l’éducation lui-même, ont laissé entendre le 1er septembre dernier que les enfants n’ont pas leur place dans notre mouvement citoyen. Ainsi, selon le ministre Blais, nous serions tous en train d’instrumentaliser nos enfants, de les « utiliser » dans une cause qu’ils ne comprennent pas.

Au contraire, nous pensons…

… qu’il nous appartient d’informer nos enfants sur les enjeux de société;

… qu’il nous appartient de les initier peu à peu à l’implication sociale;

… qu’il nous appartient de leur apprendre à questionner leurs valeurs et leurs idéaux. Dans notre école, la pédagogie repose sur le droit à la liberté d’expression, la participation et la coopération. Et si nous sommes rassemblés ce matin, c’est pour exprimer notre sentiment d’appartenance à notre école.

Selon le ministre Blais qui, questionné par le journaliste Patrice Roy s’exprimait en direct sur les ondes de RDI lundi soir, c’est la faute de certaines commissions scolaires si les enfants reçoivent moins de services. La CSDM vient de couper 68 postes de professionnels. Selon le ministre Blais, ces coupures, dont les enfants font les frais, n’ont rien à voir avec les compressions budgétaires de son gouvernement. Selon lui, les coupures de postes sont plutôt attribuables à des problèmes de gestion de la CSDM.

Ainsi, le gouvernement coupe 1 milliard de dollars en six ans, le gouvernement retranche 350 millions de dollars et 250 postes de professionnels pour l’année scolaire 2015-2016, le gouvernement alourdit la tâche des enseignants en remettant en question le ratio prof-élèves, le gouvernement abolit des postes de conseillers pédagogiques et de directions adjointes, le gouvernement intègre des élèves à besoins particuliers dans des classes régulières sans apporter de soutien additionnel, le gouvernement annonce des compressions dans les services de garde, le gouvernement diminue les sommes allouées à l’aide aux leçons et devoirs, le gouvernement multiplie les critères pour coder les élèves à besoins particuliers…

Mais bien sûr, le gouvernement n’est pas responsable des conséquences de toutes ces coupures!

Selon le ministre Blais, il faut plutôt s’en prendre aux commissions scolaires qui font de «mauvais choix» et ont tout simplement échoué à redéployer leurs services.

Si nous sommes rassemblés ce matin, c’est pour envoyer un message clair au gouvernement.

M. le ministre, nous ne sommes pas dupes. Nous sommes conscients que tous les élèves écopent des compressions en éducation, y compris les élèves qui vont très bien et réussissent avec facilité puisqu’en priorisant la réussite des élèves à besoins particuliers, les enseignants risquent de manquer de temps pour alimenter les élèves qui réussissent bien. Nous, les parents québécois, pensons que tous les élèves ont droit à la disponibilité de leur enseignant.

Pour finir, rappelons, comme le faisait Fred Pellerin à l’occasion de la chaîne humaine du 1er septembre dernier, que « ne rien dire, dans certaines situations, c’est se faire complice de ce qui se passe ».

Ce matin…

… pas question d’être complices d’un gouvernement qui ne prend pas soin des enfants.

… pas question de passer sous silence les compressions budgétaires en éducation.

Ce matin, plusieurs chaînes humaines comme la nôtre se déploient devant plus de 333 écoles primaires et secondaires québécoises!

Tous ces parents s’expriment d’une seule voix pour protéger l’école publique!

Merci!

Aïcha

Comité JPMEP d’Henri Bourassa et Soleil-de-l’Aube
Aïcha Van Dun
Josée Désilets
Anne Bastard
Céline Champagne

Féministe.

Première partie d’une petite déclaration en trois temps.

Je suis féministe quand je pense à ma grand-maman; je ne peux pas imaginer ça, quinze enfants.

Et pourtant.

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Grand-maman (quatrième à partir de la droite) et ses quinze enfants à l’occasion du mariage de l’une de ses filles.

Je suis féministe parce qu’aucun des hommes que j’ai aimés n’a parlé de contraception le premier. Aucun. Je n’en fais ni un scandale ni une maladie ; je rêve simplement du jour où il brisera la glace pour que nous puissions jouir à tête reposée. La légèreté que je puiserais dans telle initiative!

En attendant, je sensibilise mon fils de onze ans : « Tu vois, à la pharmacie, les préservatifs se trouvent juste ici… » Et je prie pour que les parents de ses copains en fassent autant! Parce qu’un jour, pas si lointain, les hormones de ces énergiques petits préados vont s’activer! Et ce jour-là, que trouveront toutes ces hormones hyperactives dans leur champ de mire? Ma fille! Ma belle grande fille qui, forcément, n’aura plus dix ans…!

Mais je reviens à la contraception. Ou plutôt à l’échec cuisant de la contraception, malgré la rapide disparition des familles nombreuses…

Trente mille interruptions volontaires de grossesse (IVG) se pratiqueraient chaque année au Québec. C’est troublant. Cent mille au Canada. Et autour de quarante millions à l’échelle mondiale. Près de la moitié de ces IVG seraient des avortements clandestins.

Misère.

Chaque année, des milliers de femmes meurent des suites d’un avortement à risque (un décès toutes les neuf minutes!), mais le droit à l’IVG est toujours limité dans plus de deux tiers des pays du monde. Et l’avortement demeure un sujet délicat, voire tabou. Même chez nous. Même en famille, même entre sœurs ou entre amies. Je le sais, il m’est arrivé d’essayer d’en parler ouvertement… Pas simple. J’ai toujours eu l’impression de marcher sur des œufs…

Ces désolantes statistiques (1) font de moi une féministe, une militante pour l’éducation et la contraception. Elles font aussi et surtout de moi une maman outrée. L’éducation sexuelle a disparu des écoles secondaires québécoises depuis 2005, c’est-à-dire depuis une dizaine d’années. (2) Combien de temps, je vous le demande, attendrons-nous passivement son retour? En navigant dans notre Nouveau Monde numérique aux visages multiples – y compris pornographiques – qui doute encore du besoin criant d’un solide programme d’éducation à la sexualité dont le contenu serait intégré aux matières obligatoires et offert par du personnel qualifié? Qui? Ça rechigne du côté de Toronto? (3) Et alors? Qu’est-ce qu’on attend au juste pour s’indigner?

Je suis féministe pour de nombreuses raisons. Notamment parce que j’ai la chance de n’avoir jamais vécu une grossesse non désirée. Je suis consciente de cette chance de n’avoir jamais connu l’ultime désenchantement du sexe ou de l’amour :

tomber enceinte sans l’avoir souhaité
sans y être préparée…

Je n’ai jamais pensé… J’aurais un enfant – un garçon? une fille? – qui aurait l’âge de… Je n’ai pas à faire ce triste calcul. Toutes mes amies, toutes mes étudiantes (combien de confidences ai-je reçu au fil des ans?), ne peuvent pas en dire autant.

Cette scène du premier roman de Gabrielle Roy (Bonheur d’occasion, 1945), étudiée au début de mes études littéraires, c’est-à-dire dans ma jeune vingtaine, y est sans doute pour quelque chose dans le «sérieux» que j’ai toujours accordé à la contraception :

«Lorsqu’elle [Florentine] se redressa, pâle, le visage humilié, sa mère la regardait. Elle la regardait comme elle ne l’avait jamais encore vue, et la découvrait soudain. Elle la regardait avec des yeux agrandis, fixes, et une expression de muette horreur. Sans pitié, sans amitié, sans bonté : rien que l’horreur plein les yeux. Presque violente, d’une voix qui montait, elle s’écria :

– Mais qu’est-ce que t’as donc, toi! Hier, à matin, pis encore à soir… On dirait que t’es…

Elle s’était tue et les deux femmes se regardaient comme deux ennemies. […]

Florentine, la première, abaissa la vue.

Une fois encore elle chercha les yeux de sa mère, avec des paupières battant lourdement, avec un tressaillement des lèvres et une angoisse de tout son corps : la première fois et la dernière fois sans doute qu’elle mettait dans son regard cet appel d’être traqué. Mais Rose-Anna avait détourné la tête. Son manteau penchait sur son buste grossi. Elle semblait être devenue une chose inerte, indifférente, à demi enfoncée dans le sommeil.»

Ouf.

En moins de deux cents mots, tout est là. Tout est dit. Tout.

Et Gabrielle Roy n’a pas eu d’enfant…

Il m’arrive de lire cet extrait de Bonheur d’occasion à mes étudiants, pour ensuite le commenter à voix haute. Je me demande parfois ce que mes élèves retiennent de mes petites envolées féministes. Arrivent-ils à me suivre quand je compare, par exemple, l’impitoyable réaction de Rose-Anna à ces premières lignes du roman d’André Langevin, Poussière sur la ville (1953)?

« Une grosse femme, l’œil mi-clos dans la neige me dévisage froidement. Je la regarde moi aussi, sans la voir vraiment, comme si mon regard la transperçait et portait plus loin, très loin derrière elle. Je la reconnais vaguement. Une mère de plusieurs enfants qui habite dans le voisinage. »

Reconnaissent-ils en cette femme au regard dur, cruel, endurci par les exigences d’une grosse famille, la vaillante mère-courage de Florentine, Rose-Anna, imaginée par Gabrielle Roy? Que pensent-ils vraiment du suicide tragique de Madeleine, le personnage féminin de Langevin, l’indomptable femme adultère du roman québécois? Comprennent-ils que l’insubordination d’une femme libre ne peut se solder, dans une ville minière québécoise du début des années 1950, que par l’ultime punition : la mort?

Dans le secret de mes relectures de Poussière sur la ville, mon roman préféré, j’ai souvent imaginé la jeune Madeleine prise au piège d’une maternité accidentelle, fruit d’une rencontre avec son amant ou encore d’un bref rapprochement avec son propre mari (ce qui serait paradoxalement beaucoup plus grave puisque Madeleine refuse instinctivement son rôle d’épouse et de mère au foyer). On s’entend, ce n’est pas dans le roman, mais je ne pense pas me tromper en affirmant que Langevin nous permet de l’envisager.

Je suis féministe. Quand j’enseigne, je me demande souvent quelle est la part de Rose-Anna, de Florentine ou de Madeleine en moi. Mais la plupart du temps, je me demande quelle avenue j’aurais choisie si j’étais venue au monde le 2 juillet 1901, jour de naissance ma grand-maman…

À suivre…

(1) « L’avortement dans le monde », Statistiques de l’Institut national d’études démographiques.
https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/fiches-pedagogiques/l-avortement-dans-le-monde/

(2) DUBÉ, Catherine. «Éducation sexuelle : la réforme inachevée », L’Actualité, 7 oct. 2014.
http://www.lactualite.com/societe/education-sexuelle-la-reforme-inachevee/

(3) MCQUIGGE, Michelle, «Contestation des cours d’éducation sexuelle en Ontario: une école se vide», La Presse Canadienne.
http://www.lapresse.ca/actualites/201505/04/01-4866753-contestation-des-cours-deducation-sexuelle-en-ontario-une-ecole-se-vide.php

Pourquoi je ne porterais pas le voile

En cette veille d’élections fédérales qui fait tant jaser sur le niquab, je me permets de publier à nouveau ce texte, écrit en février 2014.

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Photo : R. Harvey

FÉVRIER 2014

Aïcha Van Dun enseigne la littérature au Cégep régional de Lanaudière à L’Assomption. Elle s’adresse à Elsy Fneiche, collaboratrice régulière des pages Débats du journal La Presse (en réponse à l’article « Pourquoi je porte le voile? » publié dans l’édition du 3 février 2014).

D’une éducatrice à une autre, j’aimerais te dire, Elsy, à quel point ton article du 3 février dernier m’a interpellée.

Le titre, d’emblée, a piqué ma curiosité. « Pourquoi je porte le voile? » J’ai tout de suite eu envie de comprendre ce qui te motive à porter le voile depuis l’âge de… ? Dix-huit, douze, dix, huit ans?

Mais voilà, même en lisant ton article deux, trois fois, je reste sur ma faim. Tu nous dis que si nous t’avions posé la question à seize ans, tu aurais répondu « […] c’est pour Dieu, évidemment! ». Tu nous dis aussi qu’aujourd’hui, si les « aspects spirituels » sont toujours importants pour toi, le voile fait « surtout partie intégrante de [t]a personne », ce qui laisse entendre que tu ne pourrais jamais laisser ton hijab mode à l’entrée de l’école primaire où tu travailles pour le remettre après les heures de classe. Plus loin, tu reviens sur la foi en nous expliquant que « la foi est l’élément de raccord au cœur de [la] diversité » culturelle. Tu nous rappelles aussi, à juste titre, que les justifications derrière le port de signes religieux sont nombreuses et variées. Enfin, tu termines ton article en revendiquant le droit au « vivre et laisser vivre » et le droit « d’habiller [t]on corps au gré de [t]es envies ».

Mais au final, Elsy, pourquoi tiens-tu mordicus à afficher tes couleurs religieuses sur tes heures de travail auprès des jeunes? Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le débat en cours. Pas de la possibilité de faire ton épicerie ou ton jogging parée de ton stylé hijab aux motifs arc-en-ciel ou léopard. Pas non plus de liberté d’expression, puisque tu t’exprimes régulièrement dans différentes tribunes médiatiques.

Alors, Elsy? Tu portes le voile par décence? Par pudeur?

« J’ai fait le choix de ne pas montrer mon corps par modestie. », nous expliquais-tu le plus sérieusement du monde à Denis Lévesque, en septembre dernier, en t’empressant d’ajouter : « C’est moi qui définis ce qu’est la modestie. » Heureuse précision, Elsy, parce que je t’avoue qu’en se basant sur la définition du dictionnaire Robert, on se disait que tu as, comme la belle Dalila Awada, la modestie pas mal, comment dire… é-las-tique?

Parmi toutes tes raisons, le seul argument qui me rejoint, c’est celui de tes seize ans. Je vais sans doute te surprendre et surprendre pas mal de monde par la même occasion en faisant aujourd’hui cet inopiné coming out : je crois en Dieu.

C’est dire qu’on trouve, en 2014, dans le camp des procharte – preuve que l’attachement à la laïcité n’est pas une religion – cette étrange bibitte que je suis :

Une Québécoise de souche abitibienne par la mère, d’origine flamande par le père. Fille d’immigrant, donc, de deuxième génération. Une croyante plus chrétienne que catholique au prénom arabe associé à l’Islam. Une féministe se rappelant souvent que si une religieuse sexologue peut s’exprimer librement au sein de l’Église catholique, tout n’est peut-être pas perdu pour les femmes au sein de cette Église. Une amoureuse du silence ravie de séjourner chez les moines de Saint-Jean-de-Matha. Une mère de famille assez attachée à sa foi pour fréquenter une paroisse de l’est de Montréal, pour animer le parcours spirituel d’une dizaine de garçons et filles, pour prier ou chanter en présence d’une majorité de têtes blanches et, il faut le dire, d’un curé d’une ouverture rare.

Autant dire, tu en conviendras, une espèce en voie de disparition.

Je vais même te faire un aveu. Jusqu’à tout récemment, il m’arrivait de porter une croix en or à mon cou. Un signe discret, c’est vrai. Mais un signe tout de même pourvu d’un sens religieux à mes yeux. Un signe qu’il m’est même arrivé de porter au travail. Une façon, sans doute, d’exprimer mon appartenance à une communauté de croyants. Après tout, cette quête du divin en moi et autour de moi, cette affection pour Jésus Christ, cette identification aux valeurs évangéliques, n’est-ce pas une facette importante de mon identité?

Pourtant, si j’étais née en Inde, je serais sans doute hindoue ou bouddhiste. Par besoin de méditation. Par soif de silence et d’introspection. De la même façon, si j’étais née en Afrique du Nord, je probablement musulmane. J’aurais alors à me questionner comme toutes les femmes musulmanes sur le port du voile. Et ultimement, j’aurais à me positionner puis à vivre, comme Natasha Ivisic (coréalisatrice du documentaire Je porte le voile, 2009), avec les conséquences de mon choix.

Je porte le voile ou non? Pourquoi?

La question me taraude depuis longtemps.

Si j’étais musulmane  

Je pense que si j’étais hindoue, bouddhiste ou encore musulmane comme toi, Elsy, je serais d’abord et avant tout engagée dans un questionnement. Raymond Gravel, récemment interviewé par Alain Crevier dans le cadre de l’émission Second regard, rappelait qu’« on ne peut être certain que Dieu existe comme on ne peut être certain qu’il n’existe pas. » Comme l’abbé Gravel, je suis d’avis que la  foi ne saurait être une certitude. La foi, c’est, intrinsèquement, une espérance. Et j’ajouterais que l’espérance, Elsy, n’est pas faite de dogmes, de préceptes indiscutables, d’obligations de culte, de lois encadrant les relations civiles et sociales, de droits ou d’interdits. L’espérance est faite d’une grande part de doute. Ainsi, anti ou procharte, nous sommes habités de solides convictions, certes, mais nous faisons tous un pari. Est-ce que cette prise de conscience ne force pas  l’humilité?

Cette question du doute me semble un enjeu central dans le débat qui secoue actuellement le Québec. Car l’affirmation de croyances ou de valeurs religieuses rigoureusement strictes, rigides, entraîne des dérives aux conséquences irréparables, ici comme ailleurs. Un être humain dont la foi repose uniquement sur des prescriptions et des dogmes devrait nous inquiéter. Tant individuellement que collectivement. Une peur réaliste (rien à voir avec la xénophobie décriée par les partisans du multiculturalisme) fondée sur des observations vérifiables (la multiplication des demandes d’accommodements par exemple) permet d’anticiper ce qui pourrait se produire, dans un esprit préventif.

Je m’écarte? Pas vraiment. Car si j’étais musulmane, pour me brancher sur le port du voile, il faudrait d’abord que j’aie la chance d’évoluer dans un environnement social où le doute, les remises en question et les critiques sont tolérés. Pas évident. Supposons que j’aie cette chance. La chance de pouvoir décider par moi-même, pour moi-même, de revêtir ou non ce signe convictionnel qu’est le voile. Qu’est-ce que je ferais?

Encore là, pas si simple. Car comme être humain, exercer  une vraie liberté intérieure, ce n’est jamais une mince affaire. Peu importe l’enjeu. Se défaire de nos automatismes, de nos préjugés, remettre en question les idées reçues, les concepts à la mode, prendre conscience de nos conditionnements et j’ajouterais, interpréter le Coran, ça demande un long et sérieux travail de réflexion.

Si j’étais musulmane, je serais inévitablement conditionnée par toutes sortes de choses (nous le sommes tous) et il faudrait m’arrêter pour évaluer ces choses : les idées de mon mari et des hommes de mon milieu en matière de sexualité, l’héritage religieux de mes parents, les valeurs des voisins, de la famille élargie, l’enseignement religieux et les modèles offerts au cours de mes études (en supposant que j’aie eu accès aux études), l’influence de mes amies, voilées ou non, etc.

Alors, suite à cet examen, est-ce que je le porterais, le voile, si j’étais musulmane?

Je ne pense pas, non.

Pour plusieurs raisons maintes fois formulées par les procharte.

Pour des motifs historiques, bien sûr (lire l’article de C. Le Moigne-Tolba, « Depuis quand les femmes doivent-elles porter le voile? Aux origines du foulard », no 21 du magazine Ça m’intéresse Histoire)

Pour des motifs d’égalité hommes-femmes. Tout à fait.

Pour toutes les raisons que nous donne l’une de nos grandes intellectuelles, l’essayiste Djemila Benhabib.

Mais surtout parce qu’en y réfléchissant bien, on comprend que la neutralité exigée des employés de l’État dans le projet de charte du gouvernement est pleine de bon sens. Même mon fils de dix ans en a rapidement saisi l’essence,  comme en témoigne son analogie :

« La neutralité de l’État, c’est comme au hockey. Quand on est arbitre, on ne porte pas le chandail de l’une des équipes. Même si on a une préférence. »

Elsy, quand je t’entends affirmer dans les médias que si ton employeur exigeait que tu retires ton foulard, tu serais forcée d’abandonner ton emploi, je m’interroge. Est-ce que ton sentiment religieux est entièrement tributaire du signe qui l’exprime? Si oui, qu’est-ce que ça dit de ta foi? Mais surtout de la part de doute dans ta foi? Par ailleurs, serais-tu plus attachée à ton hijab qu’à tes collègues, qu’à ton milieu de vie professionnel? Plus attentive à ton image extérieure qu’aux besoins des jeunes?

Bien sûr que non.

Alors, dis-moi, si notre employeur nous demandait de retirer nos signes religieux sur nos heures de travail, ton foulard, ma petite croix, ça menacerait nos croyances, notre foi?

Et si le projet de loi 60 venait à être adopté, tu quitterais ton emploi? Vraiment?