Bien sûr, Denise, il suffit de dire non

Dans le texte qui suit, je réagis, spontanément, parce qu’il faut parfois battre le fer pendant qu’il est chaud, aux propos tenus par Mme Denise Bombardier, dans le cadre de l’affaire du professeur Larose.

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Le professeur Jean Larose. Photo : http://www.babelio.com/auteur/Jean-Larose/126652

 

Suite à l’enquête menée par la journaliste Rima Elkouri dans La Presse d’hier (4 février 2018), Denise Bombardier se questionne: « Comment de jeunes femmes instruites se sont-elles laissé berner de la sorte?  »

Je lui réponds que pour se laisser berner, il suffit d’accorder notre confiance à une personne digne de confiance.

Je lui réponds qu’il est normal et sain d’accorder notre confiance à une personne qui est réputée et reconnue par ses pairs, spécialement si cette personne oeuvre dans une université respectable.

Je lui réponds qu’il est normal et sain qu’une étudiante de niveau universitaire fasse confiance à un professeur qui se présente et se conduit – faut-il le rappeler? – durant des jours, des semaines, voire des mois comme un professeur véritablement digne de confiance.

Les étudiantes dont nous parle Rima Elkouri sont coupables d’avoir accordé leur confiance à un intellectuel, Jean Larose,  qu’elles jugeaient honnête et moral. Cet homme, réputé et reconnu dans son milieu professionnel, a brisé leur confiance et miné leur vie en abusant de son pouvoir.

Qu’on les désigne, selon la gravité des cas, comme de simples manipulateurs ou encore comme de véritables pervers narcissiques, les Jean Larose de ce monde sévissent dans tous les miieux professionnels et dans toutes les couches de la société, y compris dans nos écoles secondaires, collèges et universités. Ces hommes se présentent sous les traits  d’un patron, d’un ami de la famille ou encore d’un collègue plus expérimenté. La plupart des femmes en ont rencontré. J’en ai moi-même croisé quelques-uns, dont un entraîneur.

J’étais jeune à l’époque (au début de ma vingtaine), sans pour autant être naïve, et je n’avais aucune raison de croire que cet entraîneur masculin, que j’admirais et en qui j’avais pleinement confiance, allait briser ma confiance. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Un soir, après un  entraînement de groupe, mon entraîneur m’offre de me raccompagner en voiture jusqu’à la station de métro la plus proche. J’accepte. La discussion, conviviale, porte sur la pratique de notre sport. Une fois devant la station, il me demande où j’habite et puisque c’est « sur son chemin », il propose de me déposer plutôt devant chez moi. La discussion se déroule dans la bonne humeur, les propos échangés tournent strictement autour de notre sport, je n’aime pas trop prendre le métro seule à cette heure tardive (autour de 22 h), alors j’accepte son offre et la discussion se poursuit normalement. Cinq ou dix minutes plus tard, il gare sa voiture devant l’immeuble où je loge. Alors que je m’apprête à sortir de son véhicule, voilà que ça dérape subitement:

-Je peux monter chez toi?

-Pardon?

Il insiste, sur un ton mielleux.

-Allez, Aïcha, laisse-moi monter…

Et sa tête plonge dans mon cou. Voilà qu’il me lèche littéralement le cou et tente de m’embrasser. Je le repousse (pas d’ambivalence ici, très chère Denise, chez la féministe que j’étais déjà à l’époque) le plus respectueusement possible.

-J’ai un copain. Tu sais que j’ai un copain, je t’en ai souvent parlé… Tu es mon entraîneur, tu es marié… Je ne te vois pas de cette façon-là…

Il insiste encore un peu.

-Personne n’en saura rien…

Je tiens bon, je le salue, je sors de mon véhicule et je rentre chez moi.

Jusque-là, vous en conviendrez, il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. La suite, par contre, m’apparaît intéressante et parlante.

Lorsque je me suis présentée à mes entraînements suivants, cette personne, cet entraîneur en qui j’avais confiance pour progresser dans mon cheminement sportif, a décidé de me punir d’avoir refusé ses avances en m’infligeant le traitement de l’indifférence. Il s’est mis à m’ignorer complètement. Son message non verbal? Tu t’es refusée à moi, tu n’es plus digne de recevoir mes conseils, mes critiques constructives, mes encouragements. Tu n’existes plus à mes yeux. Résultat? Après quelques cours sans un mot, sans soutien et sans encadrement, j’ai ravalé ma déception et j’ai quitté mon club sans formuler de plainte, sans dénoncer mon entraîneur. Je n’ai pas non plus réclamé les 300 ou 400 dollars investis dans mon abonnement annuel au club. Je me suis retrouvée sans lieu pour m’entraîner, sans camarades d’entraînement et surtout, sans entraîneur fiable pour assurer ma progression.

À lumière de cette triste expérience, je me questionne à mon tour…

Quel sort le professeur Larose réservait-il donc aux étudiantes qui, pilant sur leur admiration, respect ou attachement, ont courageusement refusé ses avances?

Mais surtout, quand est-ce que les intellectuelles d’envergure, majeures et vaccinées, celles qu’on a longtemps estimées, cesseront-elles d’être aussi naïves?

Comment des écrivaines de talent peuvent-elles se laisser berner ainsi?

Quand cesseront-elles de croire qu’il suffit de dire non?

***

Je remercie Rima Elkouri pour cette enquête qui, à mon humble avis, doit se poursuivre.  N’est-il pas temps d’examiner les conséquences vécues par les étudiantes qui, au fil des années, ont refusé les avances de Jean Larose? Car une chose est sûre, qu’on cède ou qu’on résiste, qu’on se taise ou qu’on parle, qu’on ferme les yeux ou qu’on dénonce, on ne sort jamais indemne d’une relation avec un type comme Jean Larose. Larose, par sa défense, nous en fait d’ailleurs la preuve; il nie, il minimise, il joue la victime et attaque tout à la fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À mes amis écrivains: les conseils de création de Robert Lalonde

Vendredi dernier, Fifille et moi avons fait une belle escapade aux Correspondances d’Eastman dans les Cantons de l’Est. Nous avons notamment eu le privilège d’assister à la classe de maître d’un géant de la littérature québécoise: Robert Lalonde.

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Fifille et Robert Lalonde dans la salle de conférence du Spa Eastman.

Si vous aimez écrire, je vous invite à méditer ces considérations de Lalonde en matière de création littéraire (en gardant bien évidemment en tête qu’elles sont humblement issues de nos notes de cours forcément incomplètes et imparfaites):

On ne doit pas avoir trop de loisirs quand on s’engage à une publication.

Il y a autant de disciplines de travail qu’il y a d’écrivains. Pour travailler, il faut une routine, une discipline de travail qui nous plaise.

Je garde une page d’une vingtaine de pages que j’écris chaque jour. Il faut développer un shit detector. Si on peine sur une page, c’est bon à rien. Si ce n’est pas bon, on coupe! Quelqu’un en nous sait que ce n’est pas ça. La difficulté à enlever le matériel qui n’est pas bon, c’est un problème qu’il faut absolument régler.

Un écrivain, c’est une personne qui se questionne. Écrire, c’est être témoin de quelque chose et non savoir comment ça fonctionne. Écrire, c’est voir, c’est écouter autour de nous.

Il importe d’obéir à ce qui vient tout en respectant l’idée de départ.

Il importe de nous surprendre nous-même quand on écrit. Il faut laisser le lecteur la patte en l’air au lieu de chercher à conclure son récit.

Un roman est toujours plus que le résumé de son intrigue. Dans l’anecdote d’un roman, il n’y a pas grand chose. « A novel is never what it is about. », affirmait Graham Green.

Nos lecteurs ont du vécu… On oublie quand on écrit que les gens savent… Leur dire des choses qu’ils savent, c’est plate. Il faut faire confiance à nos lecteurs qui ont automatiquement des images. Il importe de pas tenir la main de notre lecteur, de ne pas tout lui expliquer pour ne pas l’exclure de son univers. Arrêtez-vous avant d’expliquer! Dès que ces phrases viennent… stop!

L’écriture de la fiction a beaucoup à voir avec le mystère. Les gens lisent de la fiction pour prendre part à quelque chose de mystérieux…

N’attendez pas d’avoir le temps d’écrire. Mentez pour trouver du temps pour écrire! Ça me fait plaisir de quitter un endroit ennuyant pour écrire. Pour écrire, il faut être délinquant. Je suis un extraordinaire menteur pour trouver du temps pour travailler. Souvent je me pousse, je sacre le camp.

Ne pas faire lire vos trucs à des gens pendant que vous travaillez. Murder. Restez dans votre monde.

Un livre est fini seulement lorsque rien ne peut être ajouté selon nous et non selon les autres [notes de Fifille].

Écrire un roman, c’est se mettre soi-même dans un piège et tenter de s’en sortir.

Il faut toujours se méfier du pathos.

Je suis satisfait si j’ai réussi à faire plus et autrement ce que j’avais en tête.

Un plan? Je prends une centaine de pages de notes. Mais le vrai plan, c’est l’émotion de départ.

Ne surtout pas se prendre au piège de faire comme il faut. L’écriture et la bonne maîtrise du français écrit sont deux choses très différentes. Un jeune enfant peut très bien écrire un texte très intéressant de 200 pages avec beaucoup d’erreurs et un élève de cégep peut écrire un texte sans fautes mais pourri! [notes de Fifille qui interprète les propos de Lalonde à partir de son expérience.]

On n’aime pas qui on est. On n’aime pas plus ce qu’on écrit… À la fin, on se dit Tout ça pour ça. J’ai travaillé deux ans pour ces 140 pages. Y a rien que moi que ça intéresse. Si on a peu d’estime pour notre travail fini, ce qui est intéressant, c’est de travailler.

***

Chers lecteurs, profitez bien de l’été qui s’achève. Pour ma part, j’étire le plaisir en plongeant dans le plus récent ouvrage de Robert Lalonde…

LALONDE, Robert. À l’état sauvage, Boréal, Montréal, 2015, 162 pages.  ISBN: 978-2-7646-2376-3

N’oubliez pas de partager les textes que vous appréciez. C’est la meilleure façon de m’aider à bâtir une communauté de lecteurs!

À mes amis écrivains

Lubies d’écrivain au fil de la création

24 juillet 2015

J’écris… et tout à coup me vient le besoin pressant, impératif, de relire, de retrouver un bouquin. Je le cherche, j’ai désespérément besoin de ce bouquin-là, je ne le trouve pas. Moins je le trouve, plus j’en ai besoin. Plus j’en ai besoin, plus cherche…

… dans mes nombreuses bibliothèques (l’ordre alphabétique n’aide en rien), dans mes boîtes de préparations de cours (pourtant bien identifiées), sur mon bureau, sur plancher de mon bureau, sur la table de la cuisine, dans mon sac à main, dans le panier à côté de mon lit…

Rien.

Mon impatience monte, je manque d’air, j’ai l’impression d’étouffer. Je cherche encore, avec de moins en moins d’énergie…

Je me rabats sur un autre livre de la même «famille».

Je me remets à écrire, mais le cœur n’y est plus.