L’amour en héritage (lettre ouverte à mon père)

J’ai peur de te perdre.

Quand j’étais enfant – je ne crois pas t’avoir déjà raconté ça – une camarade de classe a cru bon de me prévenir : « Ton père a l’âge de mon grand-père ; il va mourir. »

Ça m’a secouée. Et j’ai jonglé un petit moment avec l’idée de ta mort.

Papa va mourir? Papa va (bientôt?) mourir?

Papa pourrait mourir bientôt?

Plus tard, un deuxième choc. La mort, dure et grave cette fois, frappe comme un voleur. Elle nous prend Sophie, vingt ans, alors que nous sommes réunis pour célébrer ton anniversaire. J’ai douze ans. Toi, cinquante-sept. Nous pleurons en famille. Dans les jours qui suivent, je me recueille à tes côtés. Je perds ma cousine préférée, ma seule cousine proche, ma principale confidente et me voilà brusquement tirée hors de l’enfance. Le désenchantement est douloureux, mais tu m’as très tôt fait cadeau de ce qu’on appelle l’espérance et comme toujours, non seulement tu es présent, mais tu m’accompagnes.

Ce matin, pour la première fois, je me demande ce que tu perds, toi, ce jour-là. Je me demande ce que la mort brutale de ta nièce te fait vivre, au-delà du fait que ton anniversaire de naissance ne sera jamais plus complètement heureux.

Le temps passe. Mon adolescence n’est pas spécialement difficile, mais c’est jeune adulte, sous le regard amoureux de C. que je m’épanouis. J’aime les études, je m’y investis et je me mets à lire. Ça fait ton bonheur. Ça te rassure de me voir désormais entourée d’écrivains, un livre à la main. Tu ne dis plus « Aïcha! Il faut lire, dans la vie, pour être quelqu’un. » Tu tournes plutôt ton visage vers maman en disant « nos enfants nous dépassent! », la fierté dans la voix.

À la maîtrise – tu te souviens? – je me suis vivement intéressée aux travaux de l’anthropologue Margaret Mead, à son « fossé des générations ». Toi et moi, nous avons discuté de longues heures à cette époque. Nous avons parlé d’identité, de chocs culturels, de relations intergénérationnelles, des changements sociologiques au sein de la famille. De ces échanges, je garde de précieux souvenirs. Et pourtant, je rédigeais sous pression, je visais une charge d’enseignement dans mon ancien cégep et la mise en page de mon mémoire me donnait de la misère.

Pour me soutenir, tu m’as rapidement déniché deux professionnels. L’un, graphiste, s’est chargé de la mise en page qui m’embêtait. L’autre, un ancien directeur à toi, m’a reçue, à ta demande, pour une simulation d’entrevue. Aujourd’hui, on appellerait ça un coaching.

Te rappelles-tu de ce moment où tu as immobilisé notre Mazda familiale devant chez lui? Intérieurement, tu devais être pas mal fier de ton coup. C’est vrai que c’était une bonne idée. Tu m’as dit : « Tu tiens à décrocher le poste qui est affiché au cégep, mais tu n’as aucune expérience d’entrevue. C’est risqué. Descends de la voiture. M. Homier est informé de la situation. Il t’attend. Comme directeur, il a mené bien des entrevues dans sa vie. Il va t’aider. »

Je suis descendue lentement de la voiture, incertaine. Homier, lui, m’attendait de pied ferme.

« Veuillez me suivre, mademoiselle. Par ici… »

Et c’est ainsi, sur le seuil de sa porte, que l’entrevue a débuté!

De connivence avec toi, Homier a pris ton « mandat » au sérieux. Tenue soignée, ton formel, questions pointues et mises en situation difficiles. J’ai eu chaud et j’ai patiné! Je me souviens encore de sa dernière question, la plus pertinente à mes yeux parce qu’intimement liée à ma discipline :

« Aïcha, si je vous demandais de choisir un écrivain, un seul, qui vous semble le plus représentatif de notre littérature québécoise, quel écrivain choisiriez-vous et pourquoi? »

Sans hésiter, j’ai arrêté mon choix sur une géante : Anne Hébert.

À cet instant, je me suis imaginée devant une classe, je me suis branchée à ma passion pour la littérature, la peur m’a lâchée et j’ai donné ma première leçon de littérature à ton ancien patron.

Dehors, tu m’attendais tranquillement.

– Et puis?

– Il m’a posé des questions embêtantes!

– Tant mieux! Tu verras, elle se passera très bien, ton entrevue.

***

Au fil des ans, tu m’as mise à l’épreuve. Envers nous, tes filles, tes attentes étaient le plus souvent très élevées. Et je ne pense pas être la seule de tes trois filles à avoir passé quelques heures de thérapies là-dessus!

Aujourd’hui, alors que je suis parent à mon tour, je sais que ton exigence fait partie d’un vaste héritage. J’ai compris que tes attentes m’ont forcée à surmonter mes peurs et à me dépasser. Quand tout tourne de travers, quand tout est difficile, tes bons mots me reviennent.

Aïcha, nous avons tous plus ou moins des failles dans notre armure. On ne sait pas toujours ce qui en est la cause. En ce moment, tu en as peut-être plus que tu en voudrais. Mais tu trouveras la force. N’oublie pas que tu as la force en toi. Il ne faut pas te laisser impressionner!

J’ai peur de te perdre. Je crains le jour où tu vas « rejoindre ces bâtisseurs qui ont passé le gué avant nous », comme tu dis.

Papa, non seulement tu as l’âge de Gilles Vigneault, notre poète national, mais tu as sa force de conviction et sa fougue!

Aussi fier et fort.

Aussi libre!

Comme lui, tu nous as toujours dicté de « Vivre… Vivre debout! »

Comme lui, tu laisses un héritage essentiellement fait d’amour.

Je t’aime, papa.

Je sais que le climat social est lourd et qu’en ce moment, tu te sens plus fragile que fort. Mais ce soir, prends tout de même quelques minutes pour écouter Vigneault. Agite ton petit drapeau intérieur, laisse-toi bercer et garde le moral.

C’est notre fête nationale!

EnfanceAicha-68

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