Militer pour la souveraineté

photo de Véronique Hivon et moi

Demain matin, j’apporterai ma contribution à la cause souverainiste en me présentant à la présidence du Parti Québécois de Lanaudière-Sud.

J’étais déjà, depuis peu, vice-présidente de l’exécutif de la circonscription de L’Assomption et secrétaire de l’instance régionale. Cette nouvelle instance territoriale qui scinde la région de Lanaudière en deux territoires distincts, regroupera les circonscriptions de L’Assomption (la mienne), Repentigny, Mascouche et Terrebonne.

Étonnés?

Qu’est-ce qui peut bien me motiver, pensez-vous, à militer pour un « vieux parti » qui, aux dires de bien du monde, aurait fait son temps?

Pourquoi embrasser le rêve de mes parents alors qu’on nous invitait cette semaine, à l’occasion de notre fête nationale, à « rêver mieux », à opérer le passage vers un « renouveau monde » (l’expression est d’Ariane Moffatt) dont les contours, imprécis, ressemblent davantage à des contorsions qu’à l’horizon d’un pays.

D’abord, ce rêve de mes parents, je l’ai fait mien comme l’historien et auteur Éric Bédard l’a fait sien, comme bien des gens de notre génération l’ont fait leur : à l’occasion d’un discours professoral enlevant de Jacques Parizeau sur la tribune d’un cégep, en l’occurrence de mon cégep à L’Assomption.

« En théorie, écrit Bédard, il [Parizeau] n’avait rien pour plaire aux jeunes : il cultivait une certaine distance, vouvoyait ses plus proches collaborateurs, respirait le sérieux et la rigueur. Il n’avait rien du politicien cool et décontracté qui souhaite créer une fausse familiarité dès la première rencontre. À l’ère de la pédagogie du vécu, de l’authenticité à tout prix et des tripes sur la table, il me semblait venir d’un autre âge. Ses références, son humour, ses manières surtout donnaient à voir un homme qui assumait totalement non seulement son âge, mais sa condition de bourgeois. […] Aucun complexe chez cet homme, mais aucun snobisme non plus. Son rire, tonitruant, sa bonhommie pleine de distinction, son respect des arguments que, du haut de vos dix-huit ans, vous lui soumettiez m’avaient complètement conquis. » (1)

On peut difficilement dresser un portrait plus juste.

Parizeau, orateur exceptionnel, m’a convaincue et profondément impressionnée. Sa voix, sa posture, ses longs et fiers silences, toute sa personne semblait participer d’un ambitieux projet : élargir nos perspectives. Chez lui, ni regrets ni honte. Il s’exprimait en homme d’État. Avec le recul, je me demande si je n’ai pas été essentiellement charmée par sa façon absolument franche de nous parler d’argent, de pleins pouvoirs économiques et de politique internationale sans relents de cette honte qui nous a trop longtemps empoisonné l’âme et qui, il faut le dire, nous guette à nouveau.

À la maison, c’est-à-dire pour mes parents, la souveraineté était surtout un engagement communautaire, un profond attachement à notre langue, plus largement à notre culture et à notre imposant et majestueux territoire. Le pays espéré était chanté, célébré. Il était poétique à souhait mais pour moi, à dix-huit ans, encore abstrait. Parizeau m’a fait comprendre que la poésie ne suffit pas à construire un pays réel. Il a ouvert mes perspectives dans la mesure où j’ai saisi que pour arriver à la table des nations, il faut se poser des questions plus pragmatiques, s’interroger sur les moyens et se doter, concrètement, de moyens.

En somme, à la maison, on suivait l’actualité, on avait du plaisir à discuter fort et longuement à table (les Belges, comme les Français, n’ont pas peur de la « chicane »!), mais on parlait peu ou pas d’argent. C’est donc Parizeau qui m’a vivement intéressée à une discipline qui m’était peu familière : l’économie. Et surtout, c’est Parizeau qui a fait de moi une jeune adulte souverainiste convaincue qui, partant de là, allait le demeurer.

C’est bien beau, mais de l’eau a coulé sous les ponts et lorsqu’on fait référence à Parizeau ou au Parti Québécois, aujourd’hui, c’est souvent moins glorieux.

Alors, pourquoi militer au Parti Québécois aujourd’hui?

Pour la justice sociale qu’incarne ma députée préférée et source d’inspiration par excellence, Véronique Hivon?

En grande partie.

Pour nous sortir de l’industrie pétrolière qui nous fait courir de grands risques écologiques? Pour opérer un virage radical en matière de développement durable?

Tout à fait. Mais il y a plus.

Un proche me demandait cet hiver comment j’allais convaincre le monde de voter OUI.

« Quand viendra le temps d’expliquer pourquoi faire l’indépendance, qu’est-ce que tu leur diras? »

Je répondrai : « Pourquoi pas? Qu’est-ce qui nous manque? Collectivement, qu’est-ce qui peut bien nous manquer pour nous gouverner nous-mêmes? Pour prendre toutes nos décisions? C’est ce que je leur dirai! »

C’est un peu court, j’en conviens. Mais c’est pour dire que je m’accorde avec les indépendantistes qui pensent que nous n’avons pas à justifier notre désir d’indépendance. Nous avons déjà tout ce qu’il faut pour contrôler nous-mêmes nos taxes, nos lois, nos traités internationaux, etc.

Mais encore, pourquoi militer?

Pour les belles rencontres et les échanges qui en découlent, pour le plaisir d’animer, de faire de l’éducation populaire, pour prendre soin de notre patrimoine, pour communiquer ma ferveur et pour mille autres raisons.

Mais quand je prends le temps d’écouter mon cœur, quelle est ma réponse?

Fondamentalement, je milite pour mes enfants.

Parce que j’estime qu’il est de mon devoir, comme parent, de les encourager à exercer leur liberté, individuellement et collectivement.

Des années d’études et des lectures m’ont fait voir que la marge de liberté, chez l’être humain, est mince. Nous sommes conditionnés par toutes sortes de choses et influencés de toutes sortes de façon. Mes étudiants, par exemple, préfèrent que je leur explique quoi faire, comment faire ou quoi répondre très spécifiquement à mes questions. Ils sont d’abord désemparés lorsque je les invite à forger leur propre point de vue sur les œuvres littéraires que je leur propose et à travers ça, à forger leur propre vision du monde. Mais je les invite à se faire confiance, à suivre l’exemple de Bérénice, l’héroïne de Ducharme qui, éprise de liberté, va jusqu’à inventer sa propre langue, le « bérénicien », pour se donner un moyen de réfléchir, pour s’assurer de penser par elle-même!

Je milite en espérant que mes enfants, me voyant aller, développent leur curiosité, leur sens critique, le goût de la réflexion qu’un tel engagement suppose et le désir de se gouverner eux-mêmes.

On peut bien se demander en quoi un Québec souverain serait différent du Québec actuel et je pense qu’il importe de nous poser ce genre de question. Mais au bout du compte, il m’apparaît que nous devons tous prendre la pleine responsabilité de nos choix, par un travail d’introspection.

En ce sens, la liberté est une façon d’appréhender le monde, une manière d’être, une disposition intérieure.

C’est ce que je souhaite à mes enfants.

 

La rivière sans repos (1970) de Gabrielle Roy au… cinéma!

Quelle surprise d’apprendre que la réalisatrice Marie-Hélène Cousineau a fait un film de l’ouvrage de Gabrielle Roy que j’ai étudié dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, il y a un peu plus de… vingt ans!

À cette occasion, j’ai pensé vous partager mes notes de cours sur La rivière sans repos, une oeuvre passionnante de Gabrielle Roy qui n’a pourtant pas attiré l’attention des médias au moment de sa publication. Pourquoi? Notamment parce qu’à l’époque, Gabrielle Roy a fait le choix – discutable – de publier son recueil simultanément en français et en anglais, en pleine crise d’octobre 1970. Sans doute aussi parce la critique littéraire du début des années 1970 est attirée par des oeuvres plus tonitruantes et spectaculaires.

Il est vrai que La rivière sans repos ne s’inscrit pas du tout dans la mouvance de la contre-culture québécoise alors dans l’air du temps.

Ce soir, je constate qu’il aura fallu cinquante ans pour qu’on s’intéresse à cet ouvrage mal aimé de Gabrielle Roy, pour qu’on reconnaisse la valeur de cette oeuvre avant-gardiste qui déconcerte à la fois par sa forme et par son propos.

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Présentation de La rivière sans repos (1970), un recueil-ensemble hybride comprenant trois nouvelles et un petit roman

o La nouvelle d’ouverture du recueil s’intitule «Les satellites»

Dans cette nouvelle, on découvre Deborah, une inuite de quarante-deux ans atteinte d’une maladie incurable. De retour à Fort-Chimo (qui deviendra Kuujjuaq) suite à un séjour dans un hôpital du Sud où elle a notamment pris goût à une certaine intimité, à des conditions de vie plus hygiéniques et luxueuses, mais surtout à une plus grande démonstration de l’amitié et des sentiments, elle se sent incomprise de ses proches.

o La seconde nouvelle s’intitule «Le téléphone»

Cette nouvelle n’aborde pas directement le thème des relations familiales. Cependant, lorsque le protagoniste principal, Barnaby, se trouve dans l’impossibilité de communiquer réellement avec ses voisins grâce à son nouveau téléphone, il se dirige volontairement vers l’Ancien Fort-Chimo pour renouer avec les quelques aînés qui y vivent encore, et aussi avec la nature.

o La troisième nouvelle s’intitule «Le fauteuil roulant»

Cette nouvelle s’inscrit dans la continuité de la première où Deborah avait finalement choisi d’avancer librement vers la mort à la manière de la vieille, son ancêtre, plutôt que de constituer un poids pour les membres de sa famille. Nous y retrouvons Isaac, le père de Deborah, empêché par la loi des Blancs de suivre les traces de sa fille, obligé donc de végéter sous le joug de sa bru Esmeralda.

o La rivière sans repos: le petit roman qui clôt le recueil

Le texte La rivière sans repos n’est sans doute pas le plus apprécié des critiques universitaires. Néanmoins, c’est un texte qui, selon François Ricard, grand spécialiste de l’œuvre royenne, expose bien les préoccupations sociales de Gabrielle Roy à une époque où les écrivains québécois ne sont pas encore préoccupés par les relations avec les premières nations. En ce sens, c’est essentiellement dans son propos que ce livre de Gabrielle Roy s’avère particulièrement avant-gardiste.

«Elsa [Kumachuck], dans La rivière sans repos, vit dans sa chair [l]le drame du heurt des civilisations. En vain essaie-t-elle tour à tour pour élever son enfant, de suivre le progrès, de retourner vivre parmi les Inuit irréductibles, puis de réintégrer pour finir la cité des Blancs. Elle échoue, et son fils, en grandissant, s’écarte d’elle, attiré par le pays de son père. Une vision pessimiste des choses qui traduit la sensibilité de Gabrielle Roy à la détresse humaine.»

François Ricard

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Pendant longtemps, la pénétration de la culture blanche à l’intérieur de la civilisation inuite n’a pas comporté la brutalité et le rythme accéléré qu’elle a revêtus après la Seconde Guerre mondiale. Entre 1945 et 1968 (époque où Gabrielle Roy situe les intrigues de La rivière sans repos, on peut réellement parler de choc culturel.

Dans La rivière sans repos, les personnages sont forcés, en raison de ce contexte de transculturation brutale, de remettre en question leur identité et leurs valeurs. Ces changements rapides influencent les relations entre les quatre générations en présence.

Elsa, le personnage principal du recueil-ensemble, tente désespérément d’opérer une synthèse entre l’ancien mode de vie de sa communauté et le nouveau mode de vie imposé par les Blancs. En l’absence de modèles positifs pour y parvenir, elle navigue tant bien que mal entre les deux et en souffre.

L’affrontement entre la culture blanche et la culture inuite, c’est la confrontation entre deux sociétés différentes et opposées. Dans La rivière sans repos, plusieurs manifestations illustrent clairement ce choc culturel :

o nouvel ordre économique, nouveau rapport à l’argent;

o nouvelle conception de la vie et de la mort (que les Blancs cherchent à repousser);

o nouveaux moyens de transport et de communications modernes;

o instruction obligatoire;

o évangélisation;

o justice basée sur un code civil et criminel;

o soins, médicaments et pensions octroyés gratuitement;

o invasion culturelle (notamment par le cinéma);

o Etc.

Je me suis demandé, à partir de l’étude de La rivière sans repos, quel est l’impact de la dislocation du tissu social traditionnel sur les relations intergénérationnelles au sein de la famille?

La protagoniste du roman qui clôt le recueil, Elsa, vit des relations familiales très complexes. Après avoir été violée par un soldat américain et avoir donné naissance à un fils, elle entre en conflit non seulement avec sa mère, Winnie, mais aussi avec son fils métissé, Jimmy, qui finit par la traiter en étrangère avant de se sauver vers le Sud.

Malgré ces conflits intergénérationnels, on sent que les générations précédentes exercent un attrait profond sur Elsa.

La culture «postfigurative» de Margaret Mead

La culture traditionnelle dans le Grand Nord était fondée sur une économie de survivance axée sur une cellule familiale restreinte : le couple et ses enfants, en raison du caractère rude de la nature dans le Nord.

Dans ce contexte difficile, les enfants n’avaient qu’exceptionnellement des arrière-grands-parents et les grands-parents vivants étaient très peu nombreux. Les quelques aînés présents dans la communauté étaient robustes et alertes. Ils constituaient des guides éclairés pour les plus jeunes et incarnaient la culture du passé et la survie physique. C’est ce que Margaret Mead a appelé la culture «postfigurative».

Cette culture est une culture où le passé des adultes est l’avenir des générations nouvelles, où «les réponses aux questions: Qui suis-je? Quelle est la nature de ma vie en tant que membre de ma culture? sont vécues comme prédéterminées». (Le fossé des générations, p. 34)

La culture postfigurative se caractérise par un sentiment d’intemporalité lié à une identité immuable transmise de génération en génération.

Elsa, l’héroïne de «La rivière sans repos», pose un geste significatif pour retrouver ce sentiment d’intemporalité perdu depuis l’invasion de la culture blanche: elle quitte le Nouveau Fort-Chimo pour s’installer de l’autre côté de la rivière Koksoak, à l’Ancien Fort-Chimo, avec son oncle lan.

Le court extrait qui suit montre bien qu’à cette époque, Elsa souhaite que son oncle «postfigure» le cours de l’existence de son fils Jimmy:

«Il [Ian] formula son invitation sur un ton impératif. – J’emmène le petit homme à la pêche aujourd’hui, s’il se sent le cœur de venir. C’est celui de la mère qui s’affola. Elle connaissait la frêle embarcation de lan et la dangereuse passe à traverser pour gagner le courant de la rivière […] Enfin elle inclina la tête en signe d’assentiment.» (La rivière sans repos, p. 162)

En acceptant l’initiation proposée par lan, Elsa privilégie une culture où l’enseignement fondamental de l’enfant débute à un âge précoce. À l’Ancien Fort-Chimo. Jimmy apprend à pêcher, à conduire un traîneau à la façon inuite, à diriger des chiens, à abattre du gibier et à poser des pièges. Il prend peu à peu la place qui lui revient dans la chaîne des générations formée des hommes qui l’ont précédé. Le fils d’Elsa incarne donc la continuité propre aux membres d’une culture postfigurative.

À l’époque où Elsa et lan tentent de reconstituer la cellule familiale traditionnelle, Jimmy se porte à merveille: «Moins propre, moins bien tenu qu’auparavant, il est surtout beaucoup «moins porté à piquer des crises de nerfs» (p. 164)

La relation entre Elsa et son fils Jimmy est exempte de conflits importants durant cette période qui permet l’épanouissement de chacun.

Quelques valeurs traditionnelles des Inuits dans La rivière sans repos :

Dépouillement matériel, cohabitation, vision communautaire de la famille, travail des enfants (transmission des savoirs par les membres de la famille), proximité avec les éléments de la nature, acceptation de la mort.

La culture « cofigurative » de Margaret Mead

La culture «cofigurative» est une culture où, comme l’explique Margaret Mead, l’expérience de la jeune génération est radicalement différente de celle des parents, des grands-parents et des autres membres plus âgés de la communauté immédiate.

Ici, le modèle qui prévaut pour les enfants est celui de leurs pairs plutôt que des aînés.

Dans La rivière sans repos, Thaddeus (grand-père d’Elsa), Archibald (père d’Elsa), Winnifred (mère d’Elsa), Elsa et Jimmy (fils d’Elsa) possèdent chacun une histoire qui leur est propre. Leur rapport à l’argent, au temps et à la consommation, par exemple, n’est pas du tout le même.

Bien sûr, l’apparition d’une rupture entre les générations, qui fait
que la plus jeune, parce qu’elle manque d’aînés expérimentés, doit se former elle-même, constitue un très vieux processus dans l’histoire humaine.

Ce processus est courant, selon Mead, à l’intérieur de plusieurs sociétés et s’explique par une brisure dans la continuité de l’expérience. Cependant, Mead fait remarquer que la situation est autrement plus difficile quand les parents doivent affronter chez leur progéniture des changements qui les guident vers un type d’attitude qu’incarnent déjà les membres d’un autre groupe (une société conquérante, un groupe religieux ou politique dominant).

Dans une telle situation, les parents sont contraints, par une force extérieure ou par l’intensité de leurs propres désirs, d’encourager leurs enfants à faire partie du nouvel ordre – à se détourner d’eux – en apprenant la nouvelle langue, les nouvelles coutumes, les nouvelles habitudes qui, de leur point de vue, peuvent prendre l’aspect d’une
nouvelle échelle des valeurs.

Et comme l’explique Mead, les parents sont parfois eux-mêmes attirés par le nouveau style de vie que propose la société dominante tant sur le plan culturel, politique que religieux.

Ainsi, après la naissance de Jimmy, Elsa, qui ne possède pas d’autre modèle que madame Beaulieu, l’épouse du policier blanc (Winnifred, la mère d’Elsa, est décrite comme une femme qui ne cherche pas à s’élever), se lance d’elle-même dans la surconsommation. Il faut dire que la vitrine du magasin de la Baie d’Hudson est attirante!

«Elsa s’éveillait chaque matin poussée par l’idée d’acheter quelque autre objet encore pour son enfant. À l’heure actuelle, son désir se portait sur un costume de neige en tissu de nylon bleu, exposé au dos d’un bébé de plastique, dans la vitrine de la Baie d’Hudson.» (p. 117)

En achetant une foule d’objets, Elsa tente de se démarquer de ses semblables et de monter dans l’échelle sociale. L’influence de Mme Beaulieu sur elle provoque une telle acculturation que sa mère, Winnifred, «en vient à se demander si c'[est] bien à sa fille qu’elle [a] affaire. » (p. 122)

Quelques valeurs des Blancs dans La rivière sans repos :

Individualisme, sens aigu de l’organisation, grand sens de l’hygiène, décohabitation, vision individualiste de la famille, scolarisation obligatoire formalisée, socialisation par la compétition à l’école, foi en la médecine, infantilisation des malades et des vieux dont on prolonge la vie, nouvelle conception du temps (être à l’heure, empressement dans l’accomplissement de tâches, foi en une routine, allongement des heures de travail depuis l’arrivée de l’électricité), sens de la réussite à travers la réussite des enfants.

La culture «préfigurative» de Margaret Mead 

La culture «préfigurative» est une culture où les aînés sont isolés et dévalués comme modèles, où les enfants et leurs parents n’ont plus de vocabulaire commun, ce qui rend le dialogue intergénérationnel impossible. Pour reprendre le dialogue, les parents doivent adapter leurs comportements de manière à rendre possible leur propre découverte des voies préfiguratives… Cette culture n’est pas présente dans La rivière dans repos. 

MEAD, Margaret. Le fossé des générations, Denoël / Gonthier, Paris, 1971, 159 p.

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Perturbations de la cellule familiale et des relations humaines

Face aux connaissances étendues des compagnons de classe blancs de Jimmy et de leurs parents chez qui il est régulièrement invité, Elsa ne fait pas le poids. Jimmy, qui a les yeux bleus, les cheveux bouclés et le teint pâle de son père (un soldat américain de passage qui a violé sa mère à la sauvette, derrière un buisson), remet en question son appartenance à sa mère et s’éloigne d’elle psychologiquement, puis physiquement. Il cherche, en vain, des figures paternelles de remplacement puisqu’il n’a jamais connu son père. Il se met à imaginer son père et fait une première tentative manquée de fuite vers le Sud. Suite à cette tentative, Elsa décide, sans doute pour se rapprocher de son fils, de l’encourager à partir. Cela lui permet de développer une certaine connivence avec lui. Cette décision a par la suite un impact positif sur la relation mère-fils puisque Jimmy, une fois dans le Sud, revient survoler la région en avion, pour saluer sa mère du haut des airs.

Le récit de La rivière sans repos se termine tout de même sur une note d’espoir puisqu’un sourire se dessine sur le visage d’Elsa que Gabrielle Roy présente, en guise de clôture:

«Au crépuscule, il lui arrivait de suspendre son interminable marche. Elle s’attardait. Elle regardait encore longuement le monde à l’heure de son enchantement. Puis elle se penchait pour ramasser des riens: un galet au reflet bleuté; un œuf d’oiseau; ou de ces filaments de plante, fins, blonds et soyeux comme des cheveux d’enfants, qui sont faits pour porter au loin des graines voyageuses.

Elle les détachait brin à brin et soufflait dessus, son visage abîmé tout souriant de les voir monter et se répandre dans le soir.» (La rivière sans repos, p. 240)

En bout de ligne, dans La rivière sans repos, le choc culturel entraîne un disfonctionnement des relations intergénérationnelles au sein de la famille inuite, voire une dislocation tragique de la vie sociale de la communauté envahie.

Il est étonnant que cette dislocation tragique n’amène pas les personnages de La rivière sans repos à se révolter contre les responsables des bouleversements dont ils sont victimes, en l’occurrence les Blancs. Au final, les personnages de Gabrielle Roy sont inoffensifs. Ils gardent le sens de l’humour et de la taquinerie.

L’époque et le milieu décrits par Gabrielle Roy n’ont pas encore vu émerger, ni dans un camp ni dans l’autre, des gens ayant la formation, la lucidité et la volonté d’agir à titre de phares pour leurs concitoyens. La situation est bien différente aujourd’hui (la littérature autochtone émergente en est la preuve).

Sur le plan collectif, Gabrielle Roy présente une communauté dont le sort est tragique.

Mais sur le plan individuel, elle expose tout de même quelques rapprochements possibles entre les Inuits et le Blancs. Ces rares rapprochements passent le plus souvent par un amour partagé de la nature nordique.

Ce qui me plaît chez Gabrielle Roy, c’est que la souffrance n’est jamais définitive. Elle s’ouvre ici comme dans les autres œuvres de Gabrielle Roy sur un espoir recommencement.

À la fin du récit d’Elsa, on sent qu’en travaillant à établir une plus grande communication, il sera un jour possible de créer des rassemblements fraternels entre membres de cultures opposées, de parvenir à une synthèse entre des valeurs différentes qui séparent les deux groupes en présence et ultimement à une réconciliation entre les multiples tiraillements intérieurs.

En somme, Gabrielle Roy a «foi» en l’avenir des rapports entre les Blancs et les premières nations.

Image la RSR G. Roy

La journaliste Isabelle Richer interroge Marie-Hélève Cousineau au sujet de son adaptation cinématographique de La rivière sans repos de G. Roy.

L’amour en héritage (lettre ouverte à mon père)

J’ai peur de te perdre.

Quand j’étais enfant – je ne crois pas t’avoir déjà raconté ça – une camarade de classe a cru bon de me prévenir : « Ton père a l’âge de mon grand-père ; il va mourir. »

Ça m’a secouée. Et j’ai jonglé un petit moment avec l’idée de ta mort.

Papa va mourir? Papa va (bientôt?) mourir?

Papa pourrait mourir bientôt?

Plus tard, un deuxième choc. La mort, dure et grave cette fois, frappe comme un voleur. Elle nous prend Sophie, vingt ans, alors que nous sommes réunis pour célébrer ton anniversaire. J’ai douze ans. Toi, cinquante-sept. Nous pleurons en famille. Dans les jours qui suivent, je me recueille à tes côtés. Je perds ma cousine préférée, ma seule cousine proche, ma principale confidente et me voilà brusquement tirée hors de l’enfance. Le désenchantement est douloureux, mais tu m’as très tôt fait cadeau de ce qu’on appelle l’espérance et comme toujours, non seulement tu es présent, mais tu m’accompagnes.

Ce matin, pour la première fois, je me demande ce que tu perds, toi, ce jour-là. Je me demande ce que la mort brutale de ta nièce te fait vivre, au-delà du fait que ton anniversaire de naissance ne sera jamais plus complètement heureux.

Le temps passe. Mon adolescence n’est pas spécialement difficile, mais c’est jeune adulte, sous le regard amoureux de C. que je m’épanouis. J’aime les études, je m’y investis et je me mets à lire. Ça fait ton bonheur. Ça te rassure de me voir désormais entourée d’écrivains, un livre à la main. Tu ne dis plus « Aïcha! Il faut lire, dans la vie, pour être quelqu’un. » Tu tournes plutôt ton visage vers maman en disant « nos enfants nous dépassent! », la fierté dans la voix.

À la maîtrise – tu te souviens? – je me suis vivement intéressée aux travaux de l’anthropologue Margaret Mead, à son « fossé des générations ». Toi et moi, nous avons discuté de longues heures à cette époque. Nous avons parlé d’identité, de chocs culturels, de relations intergénérationnelles, des changements sociologiques au sein de la famille. De ces échanges, je garde de précieux souvenirs. Et pourtant, je rédigeais sous pression, je visais une charge d’enseignement dans mon ancien cégep et la mise en page de mon mémoire me donnait de la misère.

Pour me soutenir, tu m’as rapidement déniché deux professionnels. L’un, graphiste, s’est chargé de la mise en page qui m’embêtait. L’autre, un ancien directeur à toi, m’a reçue, à ta demande, pour une simulation d’entrevue. Aujourd’hui, on appellerait ça un coaching.

Te rappelles-tu de ce moment où tu as immobilisé notre Mazda familiale devant chez lui? Intérieurement, tu devais être pas mal fier de ton coup. C’est vrai que c’était une bonne idée. Tu m’as dit : « Tu tiens à décrocher le poste qui est affiché au cégep, mais tu n’as aucune expérience d’entrevue. C’est risqué. Descends de la voiture. M. Homier est informé de la situation. Il t’attend. Comme directeur, il a mené bien des entrevues dans sa vie. Il va t’aider. »

Je suis descendue lentement de la voiture, incertaine. Homier, lui, m’attendait de pied ferme.

« Veuillez me suivre, mademoiselle. Par ici… »

Et c’est ainsi, sur le seuil de sa porte, que l’entrevue a débuté!

De connivence avec toi, Homier a pris ton « mandat » au sérieux. Tenue soignée, ton formel, questions pointues et mises en situation difficiles. J’ai eu chaud et j’ai patiné! Je me souviens encore de sa dernière question, la plus pertinente à mes yeux parce qu’intimement liée à ma discipline :

« Aïcha, si je vous demandais de choisir un écrivain, un seul, qui vous semble le plus représentatif de notre littérature québécoise, quel écrivain choisiriez-vous et pourquoi? »

Sans hésiter, j’ai arrêté mon choix sur une géante : Anne Hébert.

À cet instant, je me suis imaginée devant une classe, je me suis branchée à ma passion pour la littérature, la peur m’a lâchée et j’ai donné ma première leçon de littérature à ton ancien patron.

Dehors, tu m’attendais tranquillement.

– Et puis?

– Il m’a posé des questions embêtantes!

– Tant mieux! Tu verras, elle se passera très bien, ton entrevue.

***

Au fil des ans, tu m’as mise à l’épreuve. Envers nous, tes filles, tes attentes étaient le plus souvent très élevées. Et je ne pense pas être la seule de tes trois filles à avoir passé quelques heures de thérapies là-dessus!

Aujourd’hui, alors que je suis parent à mon tour, je sais que ton exigence fait partie d’un vaste héritage. J’ai compris que tes attentes m’ont forcée à surmonter mes peurs et à me dépasser. Quand tout tourne de travers, quand tout est difficile, tes bons mots me reviennent.

Aïcha, nous avons tous plus ou moins des failles dans notre armure. On ne sait pas toujours ce qui en est la cause. En ce moment, tu en as peut-être plus que tu en voudrais. Mais tu trouveras la force. N’oublie pas que tu as la force en toi. Il ne faut pas te laisser impressionner!

J’ai peur de te perdre. Je crains le jour où tu vas « rejoindre ces bâtisseurs qui ont passé le gué avant nous », comme tu dis.

Papa, non seulement tu as l’âge de Gilles Vigneault, notre poète national, mais tu as sa force de conviction et sa fougue!

Aussi fier et fort.

Aussi libre!

Comme lui, tu nous as toujours dicté de « Vivre… Vivre debout! »

Comme lui, tu laisses un héritage essentiellement fait d’amour.

Je t’aime, papa.

Je sais que le climat social est lourd et qu’en ce moment, tu te sens plus fragile que fort. Mais ce soir, prends tout de même quelques minutes pour écouter Vigneault. Agite ton petit drapeau intérieur, laisse-toi bercer et garde le moral.

C’est notre fête nationale!

EnfanceAicha-68