Lettre à mon étudiante

Belle chouette toute émue, toute chamboulée par les élans de ton coeur,

Tu es venue me trouver à mon bureau, la semaine dernière. « Madame, je voudrais m’excuser d’avoir quitté brusquement votre cours après quelques minutes seulement au dernier cours. Ce n’est pas dans mes habitudes. Ce n’est pas moi, ça. Ça n’allait pas. Ça ne va pas très bien ces temps-ci. Je n’arrive pas à me concentrer. Rien ne va plus. »

Je ne t’ai pas demandé d’emblée ce qui n’allait pas. Je t’ai posé quelques questions pour mesurer l’ampleur du problème… Parfois, quand tout est difficile, on dort mal ou peu, on mange trop peu ou alors on mange trop,… C’est ton cas? « Oui, je ne dors presque pas. » Tu manges bien? Tu manges? « Pas trop, non. » Si tu sens que ce que tu vis prend trop de place, que c’est insoutenable, que ça t’empêche de fonctionner en classe, c’est peut-être une bonne idée d’aller chercher de l’aide. Au cégep, certains services sont offerts : tu peux parler à une infirmière, à une technicienne en travail social , si c’est un enjeu financier, tu peux demander conseil pour chercher de l’aide financière… Tu aimerais que je te montre où se trouvent ces services? « Oui. Je veux bien. » Ok. Ce que je te demande, c’est de t’asseoir en classe et d’assister à mon cours. C’est pas grave si tu n’arrives pas à suivre tout ce que je dis. Aujourd’hui et pour les prochaines semaines, ce que je te demande, c’est simplement de te présenter en classe, juste d’être là. Quand ça ira mieux, on pourra voir ensemble s’il y a des choses à rattraper. Donc, tu t’installes à une table et après le cours, je prendrai le temps de te montrer où se situent les bureaux des personnes ressources que tu pourrais éventuellement consulter. Ça te va? « Oui, ça me va. »

Je donne mon cours. Ça doit lui paraître interminable et ennuyant, mais elle ne se sauve pas. Et à la fin du cours, quand ses camarades quittent la classe, elle reste assise. Je lui souris en ramassant mes affaires. Bientôt, nous sommes seules en classe toutes les deux.

On y va? « Oui, on y va. »

Nous arpentons les couloirs du cégep. Avec l’agrandissement, bien des services ont été relocalisés. Je cherche un peu… Nous descendons les escaliers. Voilà. Aile F. Nous y sommes.

C’est ici. Les bureaux sont présentement fermés parce qu’il est 18 h 15. Mais si tu reviens demain, tu trouveras quelqu’un ici pour t’écouter et t’orienter vers les bons services pour toi. Pour démêler ce qui ne va pas. Parler du problème avec une personne qualifiée, ça va sûrement t’aider à découvrir par quel bout prendre le problème. Quoi prioriser pour que ça aille mieux. Ça te va? « Oui. »

Ça lui va, qu’elle dit, mais ses yeux se remplissent de larmes et elle se met à pleurer…

« L’autre jour, quand je suis sortie de votre cours, c’est parce que je venais d’apprendre que mon chum m’a trompée. »

Ouais.

Je pense à mes enfants qui m’attendent pour souper. Je me dis que je ne suis pas prête d’arriver, mais je décide de prendre le temps. Le temps qu’il faut pour l’écouter.

« En plus, il est ami avec mes amis! »

Je vois. C’est pas facile, l’amour, encore moins à l’époque des réseaux sociaux. Tu sais s’il est en ligne. S’il a pris ton message, à quelle heure il a pris ton message, s’il ne répond pas, c’est qu’il choisit de t’ignorer, tu es triste, tu te sens comme une merde, à moins que ce soit de la colère, tu lui en veux, oui, tu lui en veux d’avoir brisé ta confiance, tu voudrais rire de la mauvaise blague toi aussi, tu voudrais te réveiller de ce cauchemar, tu voudrais être capable d’en rire au lieu d’en pleurer, il faudrait pouvoir en rire avec tes chums de filles, et peut-être même lui rendre la monnaie de sa pièce, mais tu n’as pas envie de rire, et tu n’as pas vraiment envie de lui rendre la monnaie de sa pièce, tu l’aimes, c’est vrai et c’est tout simple, tu te sens lâchée, tu te sens comme une merde.

« Ce que je sais, c’est que je ne veux pas lâcher l’école. Je ne veux pas lui faire ce cadeau- là. »

Génial. Contente d’entendre ça. Tu te sens peut-être comme une merde, mais tu as de bons réflexes, petite.

Je ne sais plus très bien quoi lui dire pour l’encourager. Elle reste plantée là, les yeux dans l’eau.

Je la regarde, à travers elle, je retrouve des visages: d’anciennes élèves, des connaissances, des amies, mes grandes amies. Nous sommes toutes passées par là. Nous passons toutes par là. Crisse que ça fait mal.

Je lui souris. Je m’approche et je pose doucement ma main sur son avant-bras.

Ça ira mieux demain.

Déjà un peu mieux demain.

D’habitude, mes interventions s’arrêtent là. Je laisse quelques jours passer et je fais un petit suivi. Le sourire revient généralement assez vite.

Ce jour-là, comme pour moi-même, j’en rajoute une couche.

Entoure-toi des gens que tu aimes et en qui tu as confiance. Pendant un certain temps, entoure-toi le plus souvent possible de ces personnes-là.  Fais ce que tu aimes. Fais ce que tu aimes le plus souvent possible. Fais ce qui te fait du bien. C’est différent pour chacun. Moi, par exemple, j’aime rouler en voiture en écoutant de la musique. Sans destination. Juste le vent qui remplit l’habitacle. La musique, le vent et la route. Ça me fait du bien. Mais toi, tu n’as peut-être pas de voiture, peut-être pas d’argent pour gaspiller de l’essence dans un petit road trip comme ça. Peut-être que ça te fait du bien de prendre un bain chaud, de manger du chocolat, de marcher au bord de l’eau, de regarder un film sans le regarder vraiment. C’est toi qui sait. Si tu n’arrives pas à manger, tu te rends à la pharmacie et tu t’achètes des boissons protéinées et tu les bois tranquillement, à petites gorgées, au fil de la journée. C’est mieux que de ne rien manger. Tu t’armes de patience. Tu puises dans tes réserves de patience. Quand ça brûle, ici, quand ta gorge se serre, quand le hamster tourne dans ta tête, tu fais juste ce qu’il faut pour traverser la journée. Tu prends ça une journée à la fois. Tu fais ce que tu as à faire aujourd’hui. Si c’est encore trop, tu prends ça une heure, une minute à la fois. Tu endures. Si tu dors mal, tu ne paniques pas. Tu dormiras le lendemain. Ton corps sait comment récupérer. Fais confiance à ton corps; il sait et il va récupérer. C’est juste une question de temps. 

Nous marchons vers la sortie.

Ça va, ma belle.

Ça ira. 

« Le monde est une triste boutique, disait notre ami belge Julos Beaucarne. Les coeurs purs doivent se mettre ensemble pour l’embellir. Il faut reboiser l’âme humaine. »

C’est juste une question de temps. 

Photo papillon papa

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s