Séparation / Divorce Mémoire blessée, mémoire qui efface?

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Photographie : Frans Van Dun

Dans un ouvrage intitulé Aimer, perdre et grandir (éditions Novalis, 2004), Jean Montbourquette, prêtre oblat et psychologue spécialiste du deuil, présente les similitudes et les différences entre la perte d’un être aimé que la mort a emporté et la perte d’un être vivant vécue par divorce ou séparation. Dans les deux cas, la perte cause une profonde fracture dont on ne se remet pas aisément. Il en faut du temps pour cicatriser les plaies vives d’un deuil.

Si le décès crée une perte cruelle, définitive et irréversible, explique Montbourquette, le divorce – particulièrement s’il implique des enfants – force les ex-époux à se voir, les force à communiquer et à négocier malgré la colère qui gronde ou la tristesse qui les habite toujours et les transactions se multiplient en dépit de ce besoin viscéral qui s’impose en situation de crise amoureuse : prendre ses distances, voire couper franchement les ponts avec l’autre, cet ex qu’on tient responsable de tous les maux.

Faire équipe pour les enfants, quand la seule chose qu’on voudrait c’est tirer un trait définitif sur le passé, repartir à zéro, « refaire » sa vie avec quelqu’un d’autre quand on est habité par un besoin impérieux de voir son ex s’éclipser à tout jamais, c’est tout un contrat. Il faut pourtant s’y atteler, car rejeter son ex-conjoint, le diaboliser ou le critiquer indûment, caricaturer ses années de mariage en ne retenant que le négatif, se représenter tout le passé conjugal comme une sorte de « Grande Noirceur », ça revient à nier l’autre, à nier les années d’union, y compris dans leurs dimensions joyeuses et positives dont les interactions communes avec les enfants ont fait partie.

Montbourquette écrit qu’à la mort d’un conjoint, « on a tendance à idéaliser les qualités du défunt ainsi que les beaux moments vécus ensemble », alors qu’après une séparation, on est plutôt porté, au contraire, à « surfaire les défauts de l’ex et à se remémorer les moments pénibles de la vie commune » (Aimer, perdre et grandir, p.19). Voilà qui est intéressant. Amplifier les défauts de l’autre, formuler des critiques et des reproches à n’en plus finir, monter le ton, durcir la voix, ruminer de sombres souvenirs s’avère donc un réflexe normal ; sortant d’une séparation douloureuse, on a la mémoire blessée. Gravement blessée.

Ceci dit, le danger, me semble-t-il, c’est d’en arriver à faire son nouveau nid dans une sorte de mépris du passé. Le danger, c’est de feuilleter strictement les pages noires des années partagées au point d’en oublier les pages honorables et les souvenirs heureux. Au point d’avoir honte de ce que l’on a été. Le danger, s’il en est un, quand la mémoire blessée nous aveugle, quand elle sape en nous toute forme de bienveillance ou de gratitude envers notre ex-partenaire de vie qui reste pourtant le co-parent de nos enfants, le danger quand la mémoire blessée prend toute la place, c’est le reniement de soi. Impossible alors -et c’est là un bien étrange paradoxe -d’aller de l’avant, d’avancer comme on l’espère tant. Nous voilà ralentis, fragilisés parce qu’affublés de ce qu’on pourrait  désigner comme une « part manquante » (l’expression est de Christian Bobin) en soi, c’est-à-dire au coeur de notre identité.

On s’entend pour dire qu’il importe d’offrir une famille aux enfants malgré la séparation. Après tout, ils n’y sont pour rien et ont besoin, pour grandir en paix, que leurs parents se concertent, coopèrent et retrouvent l’équilibre. Comment y parvenir? Ce n’est pas une mince affaire quand on constate que chaque interaction entre les parents « a pour effet de raviver la plaie qui était en train de cicatriser » (Aimer, perdre et grandir, p. 18).

L’historien Éric Bédard, récemment interrogé dans le cadre de l’émission Église en sortie sur le thème de la guérison de la mémoire m’a lancée, sans le savoir, sur une piste de réponse. Dans l’entretien auquel je fais référence, la réflexion de l’historien n’a rien à voir avec les suites d’un divorce. Enfin si, mais indirectement (ou symboliquement?) et d’un point de vue collectif plutôt qu’individuel, car le « divorce » dont il est question, celui des Québécois avec l’Église catholique, a lui aussi engendré une sérieuse « fracture ». Lorsque l’animateur d’Église en sortie, Francis Denis, demande à Éric Bédard « Comment sortir de l’impasse [dans laquelle les Québécois se trouvent]? », voici la réponse que l’historien fournit :

 » Pour sortir de l’impasse, il faut se donner le droit d’inventaire. Si on veut avoir un rapport plus sain avec le passé – notamment catholique- il faut savoir distinguer le bon grain de l’ivraie et reconnaître qu’il y a une part sombre mais qu’il y a peut-être une part lumineuse [dans notre héritage catholique ] et qu’elle peut nous inspirer aujourd’hui.  »  (Église en sortie, 23 septembre 2016)

Je ne veux surtout pas dénaturer les propos d’Éric Bédard, mais il me semble que l’ensemble de sa réflexion sur le rapport des Québécois à leur passé catholique se transpose dans la sphère privée et peut, dans un tout autre contexte qui est celui d’une fracture entre deux ex-époux, alimenter notre réflexion de parents. Ainsi, après l’avoir écouté, il me paraît d’autant plus indispensable, si l’on souhaite faire équipe avec notre ex-conjoint dans l’éducation des enfants, de travailler à bâtir une « mémoire renouvelée » en prenant conscience du besoin de continuité des enfants.

On l’a compris, une « mémoire blessée » empêche de voir le positif. Elle efface les souvenirs heureux passés ou du moins réduit l’accès aux pages lumineuses de la famille unie que nous formions avant la séparation. Or pour se forger une identité solide, les enfants doivent connaître et assumer leurs racines, comprendre leur héritage et surtout avoir facilement accès aux pages heureuses de leur histoire familiale. Ils doivent pouvoir parler librement du passé en présence de leurs deux parents (pas seulement en alternance avec l’un, puis avec l’autre) et questionner sans peur l’époque où leurs parents formaient un couple heureux. Je me souviens avoir reçu, peu de temps après ma séparation, une question fort touchante qui allait en ce sens : « Maman, je sais que papa et toi vous n’êtes plus des amoureux… Mais est-ce que quand vous m’avez fait, vous vous aimiez?  » Autrement dit, suis-je un enfant désiré et conçu dans l’amour? Question légitime, s’il en est une…

En terminant, je reviens à la réflexion d’Éric Bédard (source d’inspiration de cet article) qui nous explique qu’on peut rejeter le passé, qu’on peut l’interroger mais qu’on peut aussi procéder à un inventaire de notre héritage passé en visant l’équilibre entre les pages sombres et les pages honorables.

C’est à partir de ce nouvel inventaire qu’on peut espérer réparer la fracture d’un divorce, envisager une suite à notre famille pour le bonheur de nos enfants, mais aussi et surtout pour nous-même. Car l’harmonie intérieure passe par la conscience d’une certaine continuité.

***

N.B. Vous aurez compris, chers lecteurs, que je n’ai pas voulu m’approprier les idées d’Éric Bédard sur la guérison de la mémoire. J’ai simplement tenté de les intégrer en me demandant si sa réflexion pouvait nourrir le cheminement de parents qui, comme moi, travaillent à guérir leur  » mémoire blessée ».  C’est pourquoi je vous invite à écouter l’entretien qu’il a donné à l’émission Église en sortie. Vous serez à même de rendre à César ce qui appartient à César.

Au plaisir d’en discuter avec vous!

Aïcha

Reférences

MONTBOURQUETTE, Jean. Aimer, perdre et grandir, éditions Novalis, Montréal, 2004, 165 pages.

BÉDARD, Éric. Entretien sur l’histoire de l’Église catholique au Québec, troisième partie de l’émission Église en sortie, épisode du 23 septembre 2016.

https://www.youtube.com/watch?v=A6mtSnRalu8

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