8 mars : lettre ouverte à ma fille

 

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À toi, ma grande de 10 ans, qui négocies le virage vers l’adolescence, une période cruciale où se pose la question de ton identité, plus spécialement de ton identité féminine, j’aimerais raconter une anecdote.

Juin 1985. Je termine ma sixième année. J’ai onze ans. Presque douze. Après avoir mené de déterminantes luttes pour travailler à l’extérieur, pour avoir accès à la contraception, aux études supérieures, à la sphère politique et j’en passe, les femmes qui font alors partie de ma vie s’engagent pleinement dans leur société. Elles sont devenues des citoyennes à part entière. Elles s’investissent sur le plan professionnel et encouragent les hommes à partager les responsabilités parentales et domestiques. Elles ont gagné, au fil des années, la reconnaissance de leurs conjoints. C’est le cas de ma mère, Odette, 43 ans en 1985, une professionnelle de l’éducation que mon père prend plaisir à côtoyer à l’école secondaire où ils enseignent tous les deux.

À onze ans, je suis encore une enfant. Et j’aime ma maman! En après-midi, après la classe, je me rends souvent à pied à son bureau. Sa porte est toujours ouverte. Elle m’accueille avec le sourire et s’informe gaiement de ma journée. Le climat est propice aux confidences mère-fille. Cet après-midi-là, pourtant, je préfère me taire. J’ai envie de garder mes sentiments pour moi. De retour à la maison, c’est par écrit, dans un petit journal, que j’exprime en secret mes premiers émois amoureux.

 

Cher journal,

C.  est un gars extraordinaire. Pas tellement beau, mais super intelligent. C’est difficile à dire, mais je crois que je l’aime. […] Tu me trouves peut-être un peu jeune pour aimer, mais je l’aime vraiment. Et quand on aime, on est prête à tout pour lui. J’ai dansé un «slow» avec lui et il danse super bien. Colé dans ses bras, je me sens toute petite, inocente, inférieur et aimer.

Aïcha, 11 ans

P.S.  Je n’ai encore embrasé personne mais ça viendra.

 

Toute petite! Inférieure et aimée! Mais d’où me vient, à onze ans, ce sentiment d’infériorité? Je connais à peine ce garçon qui fait battre mon cœur de fillette. M’a-t-il seulement adressé la parole en dansant? Rien de moins sûr. Sur la photo, collée avec soin dans mon petit journal, il a l’air d’un petit sportif semblable aux autres garçons de son âge. Alors comment expliquer que je sois «prête à tout» pour lui plaire avant même de le connaître? Et surtout, comment expliquer cette incroyable distorsion de ma part: lui, «super intelligent», et moi «inocente»? Dans ce même petit journal, je fais pourtant état de résultats scolaires remarquables à la cinquième étape de ma sixième année.

Pour expliquer cette distorsion, il faut revenir à ma mère, Odette. Après tout, n’est-ce pas mon principal modèle féminin à l’époque? En 1985, je ne suis pas encore au fait de son parcours exceptionnel depuis son enfance dans une famille nombreuse de l’Abitibi. Je ne suis pas encore consciente des efforts remarquables qu’elle a dû déployer pour s’instruire et sortir de la pauvreté. Néanmoins, j’admire déjà ma maman.

Au travail, je la vois mener des projets d’envergure, je la vois prendre la parole en public avec aisance, je la vois s’imposer devant des groupes d’adolescents souvent difficiles. En somme, au travail, je vois une femme indépendante et forte qui s’affirme, s’épanouit, défend les droits des enfants, combat l’exclusion sociale sous toutes ses formes et gagne le respect de ses collègues, y compris de mon père, tout aussi admiratif que moi.

Et à la maison? À la maison, c’est différent. Je vois une femme tout aussi dynamique et généreuse, mais plus effacée. Je vois une femme dévouée à son mari, mon papa, et à ses trois filles. Une femme qui s’oublie au profit de ses proches. Une professionnelle qui, malgré sa nouvelle autonomie financière, n’ose pas débourser de l’argent sans demander l’accord de son mari. À la maison, la dynamique familiale a le mérite d’être claire : papa dirige et maman cède pour éviter les conflits, comme si elle se sentait responsable de l’harmonie familiale… Quand la colère de papa éclate (pas si souvent, rassure-toi, heureusement!), ma mère semble aussi impressionnée que mes deux sœurs et moi. Elle se fait petite. Elle pleure parfois, mais la plupart du temps elle se réfugie dans le silence.

Plusieurs années plus tard, je prendrai conscience, dans le cadre d’un cours de création où je suis invitée à affiner mon regard d’écrivain, que je n’ai jamais vu ma mère en colère. Pas une seule fois! Ma mère, ta grand-maman, ne s’emporte jamais. Elle n’élève jamais la voix. Tout au plus, en l’observant avec soin, je remarque qu’à table, lorsque l’atmosphère est tendue, elle déplace puis replace presque imperceptiblement les objets à sa portée : ustensiles, verre, tasse de café. Toute la colère de ma mère semble contenue dans les allers et retours nerveux de ses mains, dans cette manie ténue qui ne fait évidemment pas le poids devant la colère spectaculaire de mon père.

Comme tu peux le constater, dans sa vie privée, ma mère n’était pas une femme tout à fait émancipée. Pas étonnant, dans ce contexte, que je me sois sentie, à onze ans, toute petite, innocente, inférieure et aimée dans les bras du sexe opposé.

Aujourd’hui, alors que je suis maman à mon tour, je me questionne. En quoi ma mère, Odette, était-elle, en 1985, à l’image des femmes de sa génération? Voilà une question à laquelle je ne saurais répondre brièvement. Mais une chose est claire, maman était, comme de nombreuses Québécoises au cours des années 1980, ravie de faire carrière à l’extérieur de la maison. Elle se rendait au bureau le pas léger et semblait éprouver un réel plaisir à se réaliser au travail.

Et comme la plupart des femmes de sa génération, elle se chargeait en plus, une fois de retour à la maison, de pratiquement toutes les corvées domestiques : planification et préparation des repas, vaisselle, lessive, repassage, nettoyage, rangement, etc. Tu auras deviné que cela lui laissait, au final, bien peu de temps libre. Du temps, des loisirs, du repos, ma mère en a toujours eu nettement moins que mon père. Je dirais même qu’à l’époque, l’inégalité entre mes parents était frappante. Même en considérant que mon père jouait remarquablement bien son rôle de papa. Même en considérant qu’il partageait pleinement toutes les responsabilités en lien avec notre éducation, ce dont je lui serai éternellement reconnaissante.

Toujours est-il qu’en dépit de sa triple tâche, maman ne paraissait pas épuisée. Au contraire. Et globalement, elle semblait heureuse et satisfaite de sa condition. À sa place, je n’aurais pourtant pas tardé à mettre sur pied un département des plaintes dont le principal répondant aurait bien sûr été… son mari, ton grand-papa! Ah! que mon papa me pardonne. Et qu’il se console en pensant que des années plus tard, c’est à ton père que je m’adressais quand je trouvais que les corvées penchaient trop lourdement d’un bord…

Mais je reviens à Odette, ta grand-maman. Pour expliquer son contentement, il faudrait comparer ses conditions de vie à celles de sa propre mère. Ton arrière-grand-mère maternelle, Marie-Anne, avait la charge de quinze enfants dans un contexte économique vraiment très difficile. Un tel exercice permettrait de mesurer l’ampleur des gains d’Odette et de ses semblables en l’espace d’une seule génération! Des gains extraordinaires sur tous les plans : académique, financier, juridique, social, politique, culturel et même sexuel. Des gains pratiquement inimaginables pour toi et moi qui sommes nées après la Révolution tranquille.

 

Ma belle grande fille, tu as sans doute remarqué que depuis quelques jours, on entend beaucoup parler de féminisme dans les médias. C’est aussi le thème de notre semaine des «Éveilleurs de conscience» au Collège. Profitons de cette journée internationale du 8 mars pour parler ensemble de la condition des femmes d’ici et d’ailleurs, d’hier, d’aujourd’hui et demain. Tu risques de t’endormir tard… il y a tant à dire.

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “8 mars : lettre ouverte à ma fille

  1. Wow!!! Merci mille fois! Je ne suis pas très étonnée du fait que grand-maman ne prenait pas beaucoup de place à la maison – elle fait encore passer les autres avant elle… émoticône wink -, mais si du fait que tu es tombée amoureuse à 11 ans!!!!!!!!!! Non, mais! J’ignorais qu’on se sent innocente et inférieure aux côtés d’un garçon… haha! En tous cas, merci encore ma belle maman d’amour!! émoticône smile Ça va me faire plaisir de discuter avec toi, demain, en cette journée de la femme.

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