Mars / La mort, l’amour, la vie en trois extraits choisis par Aïcha

La mort  «Rieux n’avait plus devant lui qu’un masque désormais inerte, où le sourire avait disparu. Cette forme humaine qui lui avait été si proche, percée maintenant de coups d’épieu, brûlée par u…

Source : Mars / La mort, l’amour, la vie en trois extraits choisis par Aïcha

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Mars / La mort, l’amour, la vie en trois extraits choisis par Aïcha

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La mort 

«Rieux n’avait plus devant lui qu’un masque désormais inerte, où le sourire avait disparu. Cette forme humaine qui lui avait été si proche, percée maintenant de coups d’épieu, brûlée par un mal surhumain, tordue par tous les vents haineux du ciel, s’immergeait à ses yeux dans les eaux de la peste et il ne pouvait rien contre ce naufrage. Il devait rester sur le rivage, les mains vides et le coeur tordu, sans armes et sans recours, une fois de plus, contre ce désastre. Et à la fin, ce furent bien les larmes de l’impuissance qui empêchèrent Rieux de voir Tarrou se tourner brusquement contre le mur, et expirer dans une plainte creuse, comme si, quelque part en lui, une corde essentielle s’était rompue.

La nuit qui suivit ne fut pas celle de la lutte, mais celle du silence. Dans cette chambre retranchée du monde, au-dessus de ce corps mort maintenant habillé, Rieux sentit le calme surprenant qui, bien des nuits auparavant, sur les terrasses au-dessus de la peste, avait suivi l’attaque des portes. Déjà, à cette époque, il avait pensé à ce silence qui s’élevait des lits où il avait laissé mourir des hommes. C’était partout la même pause, le même intervalle solennel, toujours le même apaisement qui suivait les combats, c’était le silence de la défaite. […] Rieux sentait bien qu’il s’agissait cette fois de la défaite définitive, celle qui termine les guerres et fait de la paix elle-même une souffrance sans guérison. Le docteur ne savait pas si, pour finir, Tarrou avait retrouvé la paix, mais, dans ce moment tout au moins, il croyait savoir qu’il n’y aurait plus de paix possible pour lui-même, pas plus que d’armistice pour la mère amputée de son fils ou pour l’homme qui ensevelit son ami.»

Albert Camus, La peste, Gallimard, Paris, 1947, p. 261-262.

 

L’amour

… l’amour du Nord 

«Tout le monde veut toujours entendre le sordide, le scandaleux, le juteux, le violent, le troublant. Chaque expatrié du Sud a son histoire d’horreur à raconter. Dans les soirées de Blancs, je ne sais jamais trop si j’entends parler la compassion ou la curiosité morbide.

Après une bonne heure de monologue particulièrement édifiant, Philippe l’ingénieur me demande ce que je fais, présume que je suis grassement payée, comme lui. Pas tant que ça, non. Stupéfaction: pourquoi suis-je ici alors?

Parce que j’aime ça. 

Pauvre Philippe, tu n’en crois pas tes oreilles. Eh oui, Philippe, il y a des gens qui ne viennent pas au Nord que pour faire de l’argent. Moi, j’aime ça ,ici. J’aime les enfants, les gens, la langue, les chiens, le paysage, le soleil de minuit, les aurores boréales, les caribous, la toundra, les montagnes, les balades. J’aime qu’on soit douze dans une boîte de pick-up pour descendre la côte de l’aéroport au grand vent. J’aime les paquebots qui mouillent majestueusement dans la baie et tout le va-et-vient autour. J’aime le fjord peu importe sa couleur et son niveau d’agitation. J’aime cueillir les moules à marée basse et sourire intérieurement en me disant que j’ai chassé mon souper. J’aime les dos blancs des bélugas qui viennent percer la surface de l’eau, quand j’ai été fine. J’aime les enfants qui se ramènent de la marina avec un trophée de pêche presque plus gros qu’eux, le fabuleux ombre de chevalier. J’aime me coucher sur les rochers, les jours de temps doux, et fixer au loin le détroit d’Hudson qui m’appelle en chuchotant. J’aime faire démarrer un quatre-roues en tirant sur une corde parce que ça fait plus viril. J’aime que tout le monde connaisse mon nom. J’aime la terre qui tremble au passage d’un troupeau de caribous. J’aime le village qui se donne des airs de ville fantôme quand le brouillard se lève. J’aime aller cueillir des bleuets et ne pas en rapporter un seul parce que j’ai passé tout mon temps à m’empiffrer, le cul dans la mousse et le lichen. J’aime ça, ici. »

Juliana Léveillé-Trudel, Nirliit, La peuplade, Chicoutimi, 2015, p. 65.

 

La vie 

«Hervé ne me jugeait pas, ne me conseillait pas. Il sait si intimement que nous sommes tous boiteux, désaccordés, faisant ce que nous pouvons mais pouvant peu, et vivant mal, qu’en sa présence je cessais de me justifier, de m’expliquer sans fin. Du reste, nous parlions peu.»

Emmanuel Carrère, Le royaume, P.O.L, Paris, 2014, p. 50.

 

 

 

 

8 mars : lettre ouverte à ma fille

 

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À toi, ma grande de 10 ans, qui négocies le virage vers l’adolescence, une période cruciale où se pose la question de ton identité, plus spécialement de ton identité féminine, j’aimerais raconter une anecdote.

Juin 1985. Je termine ma sixième année. J’ai onze ans. Presque douze. Après avoir mené de déterminantes luttes pour travailler à l’extérieur, pour avoir accès à la contraception, aux études supérieures, à la sphère politique et j’en passe, les femmes qui font alors partie de ma vie s’engagent pleinement dans leur société. Elles sont devenues des citoyennes à part entière. Elles s’investissent sur le plan professionnel et encouragent les hommes à partager les responsabilités parentales et domestiques. Elles ont gagné, au fil des années, la reconnaissance de leurs conjoints. C’est le cas de ma mère, Odette, 43 ans en 1985, une professionnelle de l’éducation que mon père prend plaisir à côtoyer à l’école secondaire où ils enseignent tous les deux.

À onze ans, je suis encore une enfant. Et j’aime ma maman! En après-midi, après la classe, je me rends souvent à pied à son bureau. Sa porte est toujours ouverte. Elle m’accueille avec le sourire et s’informe gaiement de ma journée. Le climat est propice aux confidences mère-fille. Cet après-midi-là, pourtant, je préfère me taire. J’ai envie de garder mes sentiments pour moi. De retour à la maison, c’est par écrit, dans un petit journal, que j’exprime en secret mes premiers émois amoureux.

 

Cher journal,

C.  est un gars extraordinaire. Pas tellement beau, mais super intelligent. C’est difficile à dire, mais je crois que je l’aime. […] Tu me trouves peut-être un peu jeune pour aimer, mais je l’aime vraiment. Et quand on aime, on est prête à tout pour lui. J’ai dansé un «slow» avec lui et il danse super bien. Colé dans ses bras, je me sens toute petite, inocente, inférieur et aimer.

Aïcha, 11 ans

P.S.  Je n’ai encore embrasé personne mais ça viendra.

 

Toute petite! Inférieure et aimée! Mais d’où me vient, à onze ans, ce sentiment d’infériorité? Je connais à peine ce garçon qui fait battre mon cœur de fillette. M’a-t-il seulement adressé la parole en dansant? Rien de moins sûr. Sur la photo, collée avec soin dans mon petit journal, il a l’air d’un petit sportif semblable aux autres garçons de son âge. Alors comment expliquer que je sois «prête à tout» pour lui plaire avant même de le connaître? Et surtout, comment expliquer cette incroyable distorsion de ma part: lui, «super intelligent», et moi «inocente»? Dans ce même petit journal, je fais pourtant état de résultats scolaires remarquables à la cinquième étape de ma sixième année.

Pour expliquer cette distorsion, il faut revenir à ma mère, Odette. Après tout, n’est-ce pas mon principal modèle féminin à l’époque? En 1985, je ne suis pas encore au fait de son parcours exceptionnel depuis son enfance dans une famille nombreuse de l’Abitibi. Je ne suis pas encore consciente des efforts remarquables qu’elle a dû déployer pour s’instruire et sortir de la pauvreté. Néanmoins, j’admire déjà ma maman.

Au travail, je la vois mener des projets d’envergure, je la vois prendre la parole en public avec aisance, je la vois s’imposer devant des groupes d’adolescents souvent difficiles. En somme, au travail, je vois une femme indépendante et forte qui s’affirme, s’épanouit, défend les droits des enfants, combat l’exclusion sociale sous toutes ses formes et gagne le respect de ses collègues, y compris de mon père, tout aussi admiratif que moi.

Et à la maison? À la maison, c’est différent. Je vois une femme tout aussi dynamique et généreuse, mais plus effacée. Je vois une femme dévouée à son mari, mon papa, et à ses trois filles. Une femme qui s’oublie au profit de ses proches. Une professionnelle qui, malgré sa nouvelle autonomie financière, n’ose pas débourser de l’argent sans demander l’accord de son mari. À la maison, la dynamique familiale a le mérite d’être claire : papa dirige et maman cède pour éviter les conflits, comme si elle se sentait responsable de l’harmonie familiale… Quand la colère de papa éclate (pas si souvent, rassure-toi, heureusement!), ma mère semble aussi impressionnée que mes deux sœurs et moi. Elle se fait petite. Elle pleure parfois, mais la plupart du temps elle se réfugie dans le silence.

Plusieurs années plus tard, je prendrai conscience, dans le cadre d’un cours de création où je suis invitée à affiner mon regard d’écrivain, que je n’ai jamais vu ma mère en colère. Pas une seule fois! Ma mère, ta grand-maman, ne s’emporte jamais. Elle n’élève jamais la voix. Tout au plus, en l’observant avec soin, je remarque qu’à table, lorsque l’atmosphère est tendue, elle déplace puis replace presque imperceptiblement les objets à sa portée : ustensiles, verre, tasse de café. Toute la colère de ma mère semble contenue dans les allers et retours nerveux de ses mains, dans cette manie ténue qui ne fait évidemment pas le poids devant la colère spectaculaire de mon père.

Comme tu peux le constater, dans sa vie privée, ma mère n’était pas une femme tout à fait émancipée. Pas étonnant, dans ce contexte, que je me sois sentie, à onze ans, toute petite, innocente, inférieure et aimée dans les bras du sexe opposé.

Aujourd’hui, alors que je suis maman à mon tour, je me questionne. En quoi ma mère, Odette, était-elle, en 1985, à l’image des femmes de sa génération? Voilà une question à laquelle je ne saurais répondre brièvement. Mais une chose est claire, maman était, comme de nombreuses Québécoises au cours des années 1980, ravie de faire carrière à l’extérieur de la maison. Elle se rendait au bureau le pas léger et semblait éprouver un réel plaisir à se réaliser au travail.

Et comme la plupart des femmes de sa génération, elle se chargeait en plus, une fois de retour à la maison, de pratiquement toutes les corvées domestiques : planification et préparation des repas, vaisselle, lessive, repassage, nettoyage, rangement, etc. Tu auras deviné que cela lui laissait, au final, bien peu de temps libre. Du temps, des loisirs, du repos, ma mère en a toujours eu nettement moins que mon père. Je dirais même qu’à l’époque, l’inégalité entre mes parents était frappante. Même en considérant que mon père jouait remarquablement bien son rôle de papa. Même en considérant qu’il partageait pleinement toutes les responsabilités en lien avec notre éducation, ce dont je lui serai éternellement reconnaissante.

Toujours est-il qu’en dépit de sa triple tâche, maman ne paraissait pas épuisée. Au contraire. Et globalement, elle semblait heureuse et satisfaite de sa condition. À sa place, je n’aurais pourtant pas tardé à mettre sur pied un département des plaintes dont le principal répondant aurait bien sûr été… son mari, ton grand-papa! Ah! que mon papa me pardonne. Et qu’il se console en pensant que des années plus tard, c’est à ton père que je m’adressais quand je trouvais que les corvées penchaient trop lourdement d’un bord…

Mais je reviens à Odette, ta grand-maman. Pour expliquer son contentement, il faudrait comparer ses conditions de vie à celles de sa propre mère. Ton arrière-grand-mère maternelle, Marie-Anne, avait la charge de quinze enfants dans un contexte économique vraiment très difficile. Un tel exercice permettrait de mesurer l’ampleur des gains d’Odette et de ses semblables en l’espace d’une seule génération! Des gains extraordinaires sur tous les plans : académique, financier, juridique, social, politique, culturel et même sexuel. Des gains pratiquement inimaginables pour toi et moi qui sommes nées après la Révolution tranquille.

 

Ma belle grande fille, tu as sans doute remarqué que depuis quelques jours, on entend beaucoup parler de féminisme dans les médias. C’est aussi le thème de notre semaine des «Éveilleurs de conscience» au Collège. Profitons de cette journée internationale du 8 mars pour parler ensemble de la condition des femmes d’ici et d’ailleurs, d’hier, d’aujourd’hui et demain. Tu risques de t’endormir tard… il y a tant à dire.

 

 

 

 

 

 

 

 

Février (en mars) / La mort, l’amour, la vie en trois extraits choisis par Aïcha

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La mort

Tout homme qui se tient debout

Est le plus beau des monuments

Point n’est besoin pour sa mémoire

De statue ni de Requiem

Ni de Pavane ni de noir

Car on ne porte pas le deuil

De celui qui était si fier

Et qui était encore hier

Un homme libre…

 

Georges Dor, « Un homme libre».

 

 L’amour

«J’ai rêvé cette nuit de paysages insensés et d’aventures dangereuses aussi bien du point de vue de la mort que du point de vue de la vie qui sont aussi le point de vue de l’amour. »

Robert Desnos, Corps et biens, Gallimard, Paris, 1930.

 

La vie 

«Une fois, j’étais devant une épicerie et j’ai volé un oeuf à l’étalage. La patronne était une femme et elle m’a vu. Je préférais voler là où il y avait une femme car la seule chose que j’étais sûr, c’est que ma mère était une femme. On ne peut pas autrement. J’ai pris un oeuf et je l’ai mis dans ma poche. La patronne est venue et j’attendais qu’elle me donne une gifle pour être bien remarqué. Mais elle s’est accroupie à côté de moi et elle m’a caressé la tête. Elle m’a même dit :

«Qu’est-ce que tu es mignon, toi!

J’ai d’abord pensé qu’elle voulait ravoir son oeuf par les sentiments et je l’ai bien gardé dans ma main, au fond de ma poche. Elle n’avait qu’à me donner une claque pour me punir, c’est ce qu’une mère doit faire quand elle vous remarque. Mais elle s’est levée, elle est allée au comptoir et elle m’a donné encore un oeuf. Et puis elle m’a embrassé. J’ai eu un moment d’espoir que je ne peux pas vous décrire parce que ce n’est pas possible. Je suis resté toute la matinée devant le magasin à attendre. Je ne sais pas ce que j’attendais. Parfois la bonne femme me souriait et je restais là avec mon oeuf à la main. J’avais six ans ou dans les environs et je croyais que c’était pour la vie, alors que c’était seulement pour un oeuf. »

Roman Gary (Émile Ajar), La vie devant soi, Mercure de France,  Paris, 1975, 273 p.