2016: Année de ferveur

Les années de ferveur essai IMG_20160102_205713

BÉDARD, Éric. Années de ferveur – 1987-1995, Boréal, 2015.

 

Dans un récent ouvrage intitulé «Années de ferveur – 1987-1995», l’historien Éric Bédard se fait le témoin privilégié de la campagne référendaire québécoise de 1995 que nous revivons- douloureusement- sous sa plume.

À quoi bon lire cet essai? Pourquoi tourner le fer dans la plaie? Après tout, les Québécois ont raté leurs grands rendez-vous avec l’histoire et la souveraineté n’intéresse plus grand monde… La majorité de mes élèves, de mes collègues et même de mes amis n’y sont-ils pas indifférents?

À quoi bon? Pour plusieurs raisons que je lance en vrac :

Pour le plaisir de découvrir le parcours captivant d’un étudiant à la maîtrise, idéaliste à souhait, fort décidé, voire entêté à «être en prise sur les grandes décisions qui marquent [sa] vie» (p 36), tant du point de vue individuel que collectif.

Pour les portraits colorés des grandes pointures du nationalisme québécois : René Lévesque, Jacques Parizeau, Lucien Bouchard, Camille Laurin, Pierre Bourgault, Pierre Falardeau, Guy Chevrette, Jean Garon et tant d’autres dont plusieurs, pensons simplement à Jean-François Lisée ou Sylvain Gaudreault, sont toujours actifs sur la scène politique.

Pour découvrir les rouages d’un parti politique, son organisation, ses stratégies de communication, sa ligne de parti, mais surtout la mécanique d’une campagne référendaire présentée sous un angle tout à fait inusité: celui du fougueux président du Comité national jeunesse (CNJ) du PQ qu’était alors Éric Bédard.

Pour des considérations plus générales passionnantes sur la famille, la continuité historique, les relations intergénérationnelles, la jeunesse, l’amitié, le milieu universitaire, le mentorat, les médias, l’art oratoire, le militantisme, etc.

Pour redécouvrir le grand Jacques Parizeau, député de L’Assomption, mon village, et lui rendre justice en dépassant sa désolante déclaration sur les «votes ethniques».

***

J’ai trois ans de moins qu’Éric Bédard. En 1995, j’étudiais la littérature au département de Langue et littérature françaises de l’Université McGill. J’ai suivi la campagne référendaire avec attention, en gardant néanmoins le focus sur la rédaction de mes travaux de fin de session et la préparation des examens à venir, comme la majorité de mes camarades de classe et de mes professeurs dont la plupart, à mon souvenir, ont voté «oui».

Mais je me souviens d’avoir été profondément ébranlée par l’hésitation de mon amie S., une étudiante irlandaise de passage au Québec pour la durée de ses études supérieures. Quelle déception, au final, quand elle m’a confié avoir ultimement voté «non» de peur que la violence éclate soudainement, au lendemain d’un référendum gagnant… Elle avait séjourné plus de trois ans au Québec, ce qui lui donnait le droit de vote; elle est repartie vivre définitivement dans son pays natal peu de temps après ses études… Je ne lui en ai pas voulu, mais je m’explique mal son vote. Elle a osé décider de l’avenir d’un pays dont elle ne connaissait à peu près rien… Quand Parizeau a fait son indéfendable déclaration contre les «votes ethniques», c’est tout de même aux discussions émotives avec S. et à tous les autres étudiants étrangers que j’ai repensé… Et non à mon papa immigrant.

***

Contrairement à Éric Bédard qui, sans renier son idéal de jeunesse, laisse entendre que ses années de grande ferveur souverainiste sont choses du passé, je m’étonne de voir ma propre ferveur grandir au fil des années!

Je m’intéresse de plus en plus à l’actualité politique, je regarde parfois les interminables interventions télédiffusées des députés à l’Assemblée nationale, je vois mon attachement au Québec grandir, j’ai donné un coup de main au Bloc québécois lors des dernières élections fédérales et je me sens disposée à militer pour l’indépendance à la prochaine occasion, malgré de nombreuses réserves à l’égard du Parti québécois (et de son chef actuel) dont je suis tout de même membre.

Et pourtant, je suis plutôt réaliste. Je me doute bien que je ne verrai jamais l’indépendance du Québec! J’en rêve, mais je souffre du peu d’intérêt de mes élèves pour l’histoire, la littérature ou la politique municipale, provinciale ou même fédérale. C’est triste à dire, mais je perds toute confiance en l’avenir quand que je songe au jugement politique chancelant de la majorité de mes étudiants…

Alors, 2016, année de ferveur pour moi? Étonnamment, OUI! Suis-je tombée sur la tête? Pas du tout. Car il y a bien un espace où je pense pouvoir faire une différence: à la maison.

Bédard termine son essai en disant : «Quant aux Québécois de demain, dans la mesure où ils sauront d’où ils viennent et où ils connaîtront un peu leur histoire, je ne doute pas qu’ils souhaiteront, eux aussi, assurer la continuité du monde.» (p. 219)

Non seulement je partage ce point de vue, mais je me donne une mission ambitieuse : intéresser mes enfants à l’histoire du Québec et les responsabiliser quant à l’avenir politique de leur génération. Par où commencer? Par l’amour et l’exploration du territoire québécois. Car comme l’affirme Éric Bédard, «un pays, ce n’est pas seulement un concept, c’est aussi un lieu physique» et des «images fortes» (p. 75) de nature qu’il faut d’abord savoir apprécier à leur juste valeur. Je me propose de revenir à la base; la découverte et l’amour du territoire québécois et, naturellement, sa défense à travers les grandes causes environnementales.

Je pourrais développer longuement, mais je terminerai en disant que c’est strictement à titre de parent que je pense pouvoir militer pour l’indépendance du Québec. À titre de prof, je ne crois pas pouvoir faire une réelle différence, même si je n’ai pas fini d’essayer…

J’ai une vision assez claire de l’éducation de mes enfants qui va dans le sens d’une réflexion sur l’engagement. Les valeurs de l’école alternative façonnent déjà mes enfants, d’une certaine façon, dans le sens d’une formule chère à Bédard : «Vivre, c’est agir par soi.» (p. 36). Si j’arrivais à former des Québécois capables, dans les moments critiques de leur histoire tant personnelle que collective d’exercer une liberté de pensée et d’assumer des choix réfléchis, il me semble que j’aurais le sentiment du devoir accompli. Multiplier les occasions de mettre mes enfants en contact avec la chose politique, les exposer à toutes sortes d’expériences citoyennes, partisanes et  non partisanes, ça me paraît un bon début!

Sur ce, je vous invite à débuter l’année en lisant l’essai d’Éric Bédard.

Gilles Duceppe et mes enfants! IMG_20151006_202102

Gilles Duceppe et mes enfants, au cours de la dernière campagne électorale fédérale.

 

 

 

 

Advertisements

Une réflexion sur “2016: Année de ferveur

  1. Texte aussi intéressant qu’étonnant. L’auteure est une citoyenne qui semble ramer à contre-courant. Il faut souhaiter que cette option réveille des gens étourdis.

    La vision de Parizeau mérite d’être connue et étudiée ainsi que la démarche de René Lévesque, l’homme qui savait écouter, décrite avec justesse par Gratia O’Leary dans le livre du photographe Jacques Nadeau, « Photos trouvées ».

    Aïcha VD a évidemment pleinement raison d’intéresser ses enfants à la vie de la Cité, comme le proposaient déjà les grands philosophes grecs. Il s’agit d’une dimension incontournable de l’être humain.

    La majorité de nos concitoyens semble anesthésiée sur le plan politique ? Ce n’est malheureusement pas une catastrophe. Les révolutions se font par des minorités éclairées et agissantes. La masse suit,

    FVD

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s