NOVEMBRE / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

Chaque mois, je vous propose une incursion dans ma bibliothèque en espérant vous communiquer ma passion pour la littérature!

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La mort

«Au petit matin vers 6 h 30, après m’avoir ramené chez moi, Félix s’est tué. À st-Sulpice, devant le fleuve, à la vue de tous. Comme ça, dans le petit stationnement tout près du quai. Comme ça, en face de l’église où dieu dormait les poings fermés.»

Jonathan Harnois
Je voudrais me déposer la tête, éditions Sémaphore, 2005.

L’amour

«Il a hoché la tête, sans lâcher le large, où le soleil commençait à sombrer. Puis il a dit :
– Il paraît que t’écris des histoires?
– Ça m’arrive, oui.
– Des histoires d’amour, je suppose?
– Pas seulement.
– L’amour, tu parles!

J’ai tourné la tête vers lui. De grosses larmes coulaient sur ses joues. Mon coeur tapait contre ma chemise comme un poing sur un tambour. J’aurais voulu dire quelque chose, que j’étais un vaincu qui fuyait, qui avait écrit et écrirait des histoires, mais qui ne savait pas nommer sa peur de la défaite, son effroi de l’heure depuis toujours annoncée, que nous étions, lui et moi, deux aventuriers battus, mais qu’il y avait encore des minutes palpitantes, que ce soir, grâce à lui qui veillait, je sauvais la face, je gardais le feu, qu’il avait arrêté le temps, les heures trop pressées. Mais c’est lui qui a ouvert la bouche et ce fut pour un cri:

– Je voudrais que ça arrête!
– Quoi donc?
– Les images dans ma tête!
– Quelles images?
– Des fois c’est un bateau, d’autres fois un train, qui m’emporte loin, loin, loin. Ou je suis dans une grotte, ou un tunnel, je sais pas trop. Je sais que personne me cherche, que tout le monde m’a oublié, que tout est fini. Et j’entends une voix qui chuchote: «On t’attend! Dépêche-toi! Si tu traînes il restera rien, rien du tout!» Mais j’arrive pas à me remuer. J’attends, j’attends, ça finit plus! Il faudrait que je revienne, mais je sais pas comment. Pourtant, il le faut! Tout à coup, ça marche, ça court, ça galope autour de moi. Je veux crier, je me mords la langue, j’avale du sang, beaucoup de sang! Je me noie dans ce sang-là qui sort de moi, pas seulement de ma bouche, mais d’une grande blessure que je ne peux pas voir!…

Brusquement, il s’est jeté en avant, les bras au ciel, puis il est tombé à genoux sur le sable. Une mouette a ri, très haut au-dessus de nous. Je me suis levé comme un mort-vivant. J’avais honte. Il était de son côté, moi du mien. Et ça resterait comme ça, quoi que je dise, quoi que je fasse. Le malheur, c’était cet empêchement-là, le trop gros espace entre lui et moi, et puis le temps qui se hâtait pour moi, mais traînait, lambinait pour lui. Julot appelait et je ne pouvais pas répondre. Je n’avais rien à lui donner. Je ne pouvais rien pour lui, j’avais trop grand besoin de moi-même et je m’en voulais à me faire du mal. Alors, simplement, j’ai dit :

– Je vais te paraître un peu fou mais, vois-tu, je crois qu’il ne faut rien demander aux autres. Ils sont comme les étoiles, le fleuve, les petites bêtes. Leur liberté ne touche jamais la nôtre. Ce qu’on aime, il faut le chercher, le trouver tout seul. Au fond, on ne sait pas vraiment ce qu’on est, ce qu’on fait. Toi et moi, on est tranquilles seulement quand quelque chose, quelque chose de beau et de fort, nous emporte.»

Robert Lalonde
À l’état sauvage, Boréal, 2015

La vie

«Comme le temps était devenu plus froid, elle avait fourré Tayaout sous sa parka, le long de son dos. Retenu par une lanière qui lui passait sous les fesses, il était bien ainsi. Quand il avait besoin d’air il se hissait jusqu’au col de la parka, sortait la tête. S’il avait faim, il n’avait qu’à se glisser sous le bras d’Iriook, contre la hanche, puis à chercher la mamelle généreuse. Si l’allaitement ne suffisait pas à sa faim, il criait, alors Iriook lui mettait des morceaux de poisson cru dans la bouche et l’enfant mâchait longuement, en bavant dans le cou de sa mère.»

Yves Thériault, Agaguk, L’Actuelle, 1958.

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