Petite réflexion sur la violence

Hier soir, j’ai passé une agréable soirée au cinéma de répertoire du Théâtre Hector-Charland de L’Assomption.

Agréable? Le mot est fort mal choisi, car le film qui y était présenté,  Antoine et Marie du réalisateur indépendant Jimmy Larouche, n’a rien de divertissant ; c’est un film bouleversant et courageux qui traite du viol, un sujet qu’on préfère toujours taire ou éviter.

Sébastien Ricard images

Le comédien Sébastien Ricard dans le rôle d’Antoine dans le film «Antoine et Marie» de Jimmy Larouche. Photo : mémoire Éléphant

De retour chez moi, je me disais que la violence est tellement plus facile à décrier quand elle se déroule «ailleurs», à l’extérieur de nos vies. Brasser du «caca» lorsqu’il implique nos proches, des connaissances qu’on aime ou qu’on apprécie, nos collègues de travail ou nos voisins, c’est toujours un casse-tête. Ça nous rebute. Ça nous fait peur. On préfère ne pas savoir, ne pas intervenir, fermer les yeux, parce que dans la vraie vie, malheureusement, rien n’est jamais tout noir et tout blanc (contrairement à l’univers manichéen des contes où les bons sont bons et les méchants méchants). Dans la vraie vie, c’est souvent une question de perceptions, d’une parole contre une autre puisque la violence se vit souvent dans l’intimité, chacun a sa version de l’«histoire» et se mettre des gens à dos, des gens qu’on devra continuer à fréquenter en famille ou dans notre environnement professionnel et qui par ailleurs ont aussi des compétences et des qualités humaines, personne n’aime ça…

Et je ne parle pas des recours juridiques qui pour mille et une raisons nous font peur alors qu’ils devraient nous rassurer…

Dénoncer… ne pas dénoncer… à quel moment? comment? quelles en seront les conséquences?

Ouf.

Quand on fait face à ces questions-là, on essaie de prendre la meilleure décision possible en soupesant les pour et les contre pour soi et pour les personnes impliquées. Peu importe la décision qu’on prendra, l’important, je pense, c’est justement de « faire face » à la violence, de rester debout. C’est ce que je vous souhaite, si vous êtes pris dans ce terrible dilemme. Et c’est toujours une bonne idée de demander de l’aide, de consulter…

La violence peut prendre la forme tragique d’un viol, d’une agression, mais sa présence se fait souvent autrement plus discrète. C’est ce qu’on appelle la violence ordinaire, celle de tous les jours. Tout récemment, j’ai pu l’observer à deux reprises.

Première situation

Je fais la file pour m’acheter une bouteille d’eau au comptoir d’un « fast food ». Je suis sur le point de passer ma commande quand la cliente précédente fait irruption à la caisse pour se plaindre à la toute jeune caissière :

La cliente (emportée): « Votre café n’est pas buvable! »
La caissière (polie): « Qu’est-ce qui ne va pas avec votre café, madame?»
La cliente (agressive): « Il est ben trop fort! Il n’est pas buvable! Ça fait combien de temps qu’il est fait votre café? Il n’est pas buvable! »
La caissière (malheureuse): « Je suis désolée si vous le trouvez trop fort, madame, je peux vous en donner un autre, mais il va être pareil, c’est pas du vieux café, il est comme ça notre café ici, madame.»
La cliente (vraiment agressive): «Je ne peux pas croire que vous servez du café fort de même! Je vous dis qu’il n’est pas buvable!!!»

La caissière est sans mot. La cliente s’en va. De loin, on l’entend poursuivre sa plainte à la personne qui l’accompagne…

C’est mon tour. Je commande ma bouteille d’eau en riant: « J’aimerais une bouteille d’eau buvable svp.»  La caissière me sert et me fait payer en riant aussi.
J’ajoute : «Je pense qu’il vaut mieux en rire… Pauvre toi, c’est pas drôle d’avoir à servir des clients comme ça… »
La caissière: «Si vous saviez… Ça arrive souvent.»

Je la remercie, je lui souhaite une bonne journée et je m’en vais à mon tour en pensant… Ça arrive souvent

Deuxième situation

Je me rends chez Tim Horton, je commande un café et un bagel 12 grains avec du beurre d’arachide. Un client vient se placer à côté de moi mais je ne le remarque pas pour le moment; il est tôt et je suis encore passablement endormie. J’attends ma commande. L’employée me remet d’abord mon café. Au bout de quelques minutes, elle dépose une petite assiette contenant un bagel devant moi. Je ne vois pas de petit contenant de beurre d’arachide alors je soulève un coin du bagel avec mes doigts, je constate qu’il n’y a pas de beurre d’arachide à l’intérieur du bagel, alors je dis gentiment à l’employée :  « Merci beaucoup! Je pense qu’il manque seulement le petit contenant de beurre d’arachide… » Elle vérifie alors ma commande et pousse l’assiette vers le client voisin: « C’est le bagel de monsieur. Le vôtre, c’est un bagel 12 grains.»

Oups.

Le monsieur se braque instantanément : « J’veux pas d’ses ostis de microbes!»

Mais l’employée n’entend pas, elle s’affaire à préparer d’autres commandes qui viennent du service à l’auto.

Je suis malheureuse.

«Monsieur, je suis vraiment désolée, je n’aurais pas dû toucher le bagel avec mes doigts, je pensais que c’était le mien et qu’il manquait seulement le petit contenant de beurre d’arachide. Je m’excuse.»

Le client (sur un ton agressif): «Osti, tu sais pas faire la différence entre un bagel 12 grains pis un bagel à la cannelle?»

Moi: «Oui… mais vite de même, j’avais pas remarqué.Je suis désolée.»

L’employée me remet mon bagel 12 grains au beurre d’arachide. Je le dépose dans mon plateau. La pression du client monte. Il est en furie. Il prend le bagel, il enlève le morceau que j’ai touché, le met dans son cabaret, change d’idée, remet l’assiette sur le comptoir. Ses gestes traduisent une colère contenue.

Je lui dis : « Si vous le demandez, je suis certaine qu’on peut vous en préparer un nouveau…»

Et je me dirige vers ma table, à proximité du comptoir. Je me sens mal.

L’employée demande au client ce qui ne va pas. Elle ne comprend pas ce qui ne va pas, pourquoi il veut retourner son bagel.

Le client lève le ton: « J’veux pas de ses ostis de microbes, à elle! » en parlant de moi. Autour, quelques personnes âgées tendent l’oreille… L’employée, qui ne m’a pas vu faire, ne comprend rien aux propos du client.

La culpabilité commence à faire place au sentiment d’injustice. Je m’approche du comptoir. J’en ai assez de cette agressivité que je ne mérite pas dans la mesure où j’ai reconnu mes torts et je me suis excusée avec sincérité.

Moi, à l’employée (ton impatient): «Madame, c’est ma faute, je croyais que son bagel était le mien et je l’ai touché avec mes doigts. Je me suis excusée  à monsieur, mais ça ne semble pas suffisant pour lui… Je ne vois pas ce que je peux faire de plus.»

Le client me regarde avec un tel mépris! Je m’efforce de garder mon calme. En même temps, je me dis que je n’ai pas à tolérer un tel mépris, alors j’ajoute: « Je vais vous payer le bagel monsieur. Peut-être que ça va vous permettre de passer une meilleure journée?»

Je fouille dans mon porte-monnaie et je dépose 4 $ dans son plateau.

«Voilà. Passez une bonne journée monsieur!»

Le client attend son nouveau bagel pendant que j’avale mon café en feuilletant mon journal. La café passe mal… Il a gâché mon déjeuner. Je n’ai plus faim.

Le client reçoit son nouveau bagel. Il passe à côté de moi, met la monnaie sur ma table  en me disant sur un ton agressif: «J’veux pas de ton osti de charité!»

J’ai envie de lui lancer la monnaie au visage. Je me parle. À quoi bon?

En sortant du Tim Horton,  j’aperçois un jeune garçon en compagnie du fameux client. Je suis triste. Je pense et c’est un père de famille…

Ce matin-là, une émotion indéfinissable m’a habitée durant plusieurs heures…

Je ne saurais nommer cette émotion, mais elle est revenue à la puissance dix durant le visionnement du film d’hier…

La violence, sous toutes ses formes, il faut pouvoir en parler…

Allez voir le film.

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