SEPTEMBRE / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

Chaque mois, je vous propose une incursion dans ma bibliothèque en espérant vous communiquer ma passion pour la littérature!

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La mort

« – Il faudrait que grand-papa meure, me dit Sam, le plus tranquillement du monde.
– Pourquoi?
– Parce que ce serait mieux pour lui.

Ce ne sont ni les mots ni leur sens qui explosent dans ma tête, car ce sont des mots que j’ai formulés si souvent. C’est le ton, l’absence de passion, la fermeté, le calme. Comme un ministre de l’Intérieur invoque la raison d’État pour supprimer un innocent qui par hasard en sait trop, comme un médecin qui sans consulter, débranche. C’est le joueur d’échecs qui parle.

– Tu veux vraiment tuer mon père?
– Moi, non, t’es fou ou quoi, il me dérange pas. Vous, je sais pas…
– Donc tu ne penses pas ce que tu viens de dire.
– Oui, je le pense. Mais, man, faut par s’énerver, respire par le nez, comme dit maman. Je veux pas lui tirer une balle dans la tête ou lui trancher la gorge ou l’étouffer avec un oreiller. Je veux pas assassiner grand-papa. Je veux juste l’aider à mourir. Ça arrangerait tout le monde, et lui le premier.
– Vous en avez déjà parlé?
– T’es malade! Moi, un p’tit cul, parler de sa propre mort avec mon grand-père! Et toi?

Bien sûr qu’il n’en a jamais parlé avec papa, je me sens idiot, je lui dis et il répond que ce n’est pas grave. On est tous des idiots devant la mort qui s’annonce. Ce n’est pas ce qu’il dit, mais son regard excuse mon manque de jugement et mon désarroi. Silence. Silence qui ne nous gêne ni un ni l’autre, car nous savons que nous réfléchissons ensemble. Que répondre à un ado qui te demande si tu veux tuer ton père? Il faut peser ses mots pour l’autre, bien sûr, mais aussi pour soi. […] Une pensée maintenant évidente me paralyse et me submerge comme ces hautes marées qui effacent le paysage placide de la Baie Paimpol. Sam a raison. Il faut tuer papa. »

Une belle mort
Boréal, 2005
Gil Courtemanche

L’amour

« Estelle prenait une sérieuse option sur la victoire dans cette partie de Scrabble en tête-à-tête. Elliot, qui ne connaissait pas ce mot, n’osa même pas le contester. Le triomphe anticipé d’Estelle la rendait si radieuse et rayonnante que tout recours au dictionnaire aurait gâché ce moment de grâce.

– Tu en prendras une pour célébrer ma victoire! proclamait Estelle.
– Une quoi?
– Une zython, une bière de l’Égypte ancienne, mon cher Elliot.

Il n’avait jamais vu Estelle si chaleureuse et détendue en sa compagnie. La soirée était jeune, blonde et propice.

Ils ne finiraient peut-être pas le travail prévu ce soir-là pour le cours de méthodologie. Allaient-ils seulement l’amorcer?

Elliot rêvait de ce moment depuis mille et une nuits. Jusque-là, ça ne pouvait survenir qu’en songe. Tout au plus, avec résignation, il espérait qu’un rapprochement adviendrait d’ici la fin du millénaire. Et voilà que le brillant corps céleste s’approchait dans son hublot. La délicate phase de l’alunissage commençait sous ses yeux. Il était décontenancé. Il se sentait à la fois fébrile et anxieux; tout comme un ado qui reçoit les clés de la voiture paternelle avant même de l’avoir envisagé.

Elle était là, parfaite, avec son élégance et sa vivacité d’esprit. Elle était juste là, ravie et sans aucune trace de contrefaçon. Le visage pur, ornementé de ses yeux pétillants et de son sourire de trente-deux perles. Elle s’épanouissait parce qu’elle était bien en ce moment, simplement. Et lui, béni des dieux, était le seul public de ce superbe spectacle.

– Bravo Estelle, tu m’impressionnes.
– Ça te décoince ça, hein Elliot?
– …

La porte était ouverte. Il n’avait qu’à la franchir. Plutôt que d’en profiter, il cherchait une réplique supplémentaire afin de continuer sur le chemin déjà tracé. Ses mots étaient soit bloqués dans sa gorge, soit censurés par son cerveau. Pour pallier le silence, il souriait. « Je dois absolument te dire quelque chose», pensait-il.

– Est-ce que tu me donnes une autre chance Estelle, une revanche?
– Quoi? Est-ce vraiment ça que tu veux? lança-t-elle avec un ton moins langoureux.

Évidemment qu’il ne voulait pas rejouer au Scrabble. Déjà qu’il cherchait ses propres mots.

Il fallait rattraper la situation. Il aurait pu, par exemple, lui prendre la main. Il n’avait qu’à étendre le bras. Pour exprimer son désir, le geste aurait plus de sens, plus de chance, que les mots. Mais il était tétanisé. Un prisonnier dans une armure de questionnements et de réponses toutes cérébrales. Pourquoi n’avait-il pas appris à mettre de côté les ordonnances de sa tête? »

Apprivoiser l’équivoque
Publications Saguenay, 2015
Martin Duval

La vie

« Faire un livre est une chose très simple. Il suffit de ne pas vivre. De s’arrêter, d’attendre que les morts sortent de terre, les sentiments de l’oubli, et les vers de la vase. Il suffit de décomposer les images du bonheur pour entendre, derrière le bruit des bouches qui s’embrassent, résonner le murmure des indicibles questions que chacun porte en soi.

Mes génitoires étaient sèches, et il m’avait fallu treize années de vie pour engendrer un avorton difforme mesurant à peine vingt-quatre centimètres de haut et pesant trois modestes kilos quatre cent quatre-vingt dix grammes.

À la même époque, le hasard voulut que je découvre un texte d’Annie Doak Dillard: « Ta liberté  est un sous-produit de la trivialité de tes journées. Un vendeur de chaussures – qui travaille pour autrui, qui doit obéir à deux ou trois patrons, qui doit accomplir ses tâches selon leurs directives et doit se remettre entre leurs mains, dans leur lieu, selon leurs horaires – est néanmoins un travailleur utile. Mieux, si le vendeur de chaussures ne se présente pas à son travail le matin, quelqu’un le remarquera et regrettera son absence. Mais ton manuscrit, que tu entoures de tant de soins, ne répond à nul besoin, à aucun souhait; il t’ignore superbement. Et personne n’a besoin de ton manuscrit. Tout le monde a davantage besoin de chaussures.  Il y a déjà tant de manuscrits dignes d’éloges, très édifiants et émouvants, intelligents et puissants. (… ) Le mot écrit est faible. Beaucoup de gens lui préfèrent la vie. La vie fait courir le sang dans les veines et elle sent bon. » En refermant l’ouvrage de Dillard, je n’avais plus qu’un désir: revenir dans la réalité du monde. Y revenir pour marcher, courir parmi d’autres hommes. Avoir mal aux jambes. Sentir mon cœur battre. »

Si ce livre pouvait me rapprocher de toi
Éditions de l’Olivier, 1999
Jean-Paul Dubois

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