Féministe.

Première partie d’une petite déclaration en trois temps.

Je suis féministe quand je pense à ma grand-maman; je ne peux pas imaginer ça, quinze enfants.

Et pourtant.

11391089_389976877855740_5929448493923013189_n
Grand-maman (quatrième à partir de la droite) et ses quinze enfants à l’occasion du mariage de l’une de ses filles.

Je suis féministe parce qu’aucun des hommes que j’ai aimés n’a parlé de contraception le premier. Aucun. Je n’en fais ni un scandale ni une maladie ; je rêve simplement du jour où il brisera la glace pour que nous puissions jouir à tête reposée. La légèreté que je puiserais dans telle initiative!

En attendant, je sensibilise mon fils de onze ans : « Tu vois, à la pharmacie, les préservatifs se trouvent juste ici… » Et je prie pour que les parents de ses copains en fassent autant! Parce qu’un jour, pas si lointain, les hormones de ces énergiques petits préados vont s’activer! Et ce jour-là, que trouveront toutes ces hormones hyperactives dans leur champ de mire? Ma fille! Ma belle grande fille qui, forcément, n’aura plus dix ans…!

Mais je reviens à la contraception. Ou plutôt à l’échec cuisant de la contraception, malgré la rapide disparition des familles nombreuses…

Trente mille interruptions volontaires de grossesse (IVG) se pratiqueraient chaque année au Québec. C’est troublant. Cent mille au Canada. Et autour de quarante millions à l’échelle mondiale. Près de la moitié de ces IVG seraient des avortements clandestins.

Misère.

Chaque année, des milliers de femmes meurent des suites d’un avortement à risque (un décès toutes les neuf minutes!), mais le droit à l’IVG est toujours limité dans plus de deux tiers des pays du monde. Et l’avortement demeure un sujet délicat, voire tabou. Même chez nous. Même en famille, même entre sœurs ou entre amies. Je le sais, il m’est arrivé d’essayer d’en parler ouvertement… Pas simple. J’ai toujours eu l’impression de marcher sur des œufs…

Ces désolantes statistiques (1) font de moi une féministe, une militante pour l’éducation et la contraception. Elles font aussi et surtout de moi une maman outrée. L’éducation sexuelle a disparu des écoles secondaires québécoises depuis 2005, c’est-à-dire depuis une dizaine d’années. (2) Combien de temps, je vous le demande, attendrons-nous passivement son retour? En navigant dans notre Nouveau Monde numérique aux visages multiples – y compris pornographiques – qui doute encore du besoin criant d’un solide programme d’éducation à la sexualité dont le contenu serait intégré aux matières obligatoires et offert par du personnel qualifié? Qui? Ça rechigne du côté de Toronto? (3) Et alors? Qu’est-ce qu’on attend au juste pour s’indigner?

Je suis féministe pour de nombreuses raisons. Notamment parce que j’ai la chance de n’avoir jamais vécu une grossesse non désirée. Je suis consciente de cette chance de n’avoir jamais connu l’ultime désenchantement du sexe ou de l’amour :

tomber enceinte sans l’avoir souhaité
sans y être préparée…

Je n’ai jamais pensé… J’aurais un enfant – un garçon? une fille? – qui aurait l’âge de… Je n’ai pas à faire ce triste calcul. Toutes mes amies, toutes mes étudiantes (combien de confidences ai-je reçu au fil des ans?), ne peuvent pas en dire autant.

Cette scène du premier roman de Gabrielle Roy (Bonheur d’occasion, 1945), étudiée au début de mes études littéraires, c’est-à-dire dans ma jeune vingtaine, y est sans doute pour quelque chose dans le «sérieux» que j’ai toujours accordé à la contraception :

«Lorsqu’elle [Florentine] se redressa, pâle, le visage humilié, sa mère la regardait. Elle la regardait comme elle ne l’avait jamais encore vue, et la découvrait soudain. Elle la regardait avec des yeux agrandis, fixes, et une expression de muette horreur. Sans pitié, sans amitié, sans bonté : rien que l’horreur plein les yeux. Presque violente, d’une voix qui montait, elle s’écria :

– Mais qu’est-ce que t’as donc, toi! Hier, à matin, pis encore à soir… On dirait que t’es…

Elle s’était tue et les deux femmes se regardaient comme deux ennemies. […]

Florentine, la première, abaissa la vue.

Une fois encore elle chercha les yeux de sa mère, avec des paupières battant lourdement, avec un tressaillement des lèvres et une angoisse de tout son corps : la première fois et la dernière fois sans doute qu’elle mettait dans son regard cet appel d’être traqué. Mais Rose-Anna avait détourné la tête. Son manteau penchait sur son buste grossi. Elle semblait être devenue une chose inerte, indifférente, à demi enfoncée dans le sommeil.»

Ouf.

En moins de deux cents mots, tout est là. Tout est dit. Tout.

Et Gabrielle Roy n’a pas eu d’enfant…

Il m’arrive de lire cet extrait de Bonheur d’occasion à mes étudiants, pour ensuite le commenter à voix haute. Je me demande parfois ce que mes élèves retiennent de mes petites envolées féministes. Arrivent-ils à me suivre quand je compare, par exemple, l’impitoyable réaction de Rose-Anna à ces premières lignes du roman d’André Langevin, Poussière sur la ville (1953)?

« Une grosse femme, l’œil mi-clos dans la neige me dévisage froidement. Je la regarde moi aussi, sans la voir vraiment, comme si mon regard la transperçait et portait plus loin, très loin derrière elle. Je la reconnais vaguement. Une mère de plusieurs enfants qui habite dans le voisinage. »

Reconnaissent-ils en cette femme au regard dur, cruel, endurci par les exigences d’une grosse famille, la vaillante mère-courage de Florentine, Rose-Anna, imaginée par Gabrielle Roy? Que pensent-ils vraiment du suicide tragique de Madeleine, le personnage féminin de Langevin, l’indomptable femme adultère du roman québécois? Comprennent-ils que l’insubordination d’une femme libre ne peut se solder, dans une ville minière québécoise du début des années 1950, que par l’ultime punition : la mort?

Dans le secret de mes relectures de Poussière sur la ville, mon roman préféré, j’ai souvent imaginé la jeune Madeleine prise au piège d’une maternité accidentelle, fruit d’une rencontre avec son amant ou encore d’un bref rapprochement avec son propre mari (ce qui serait paradoxalement beaucoup plus grave puisque Madeleine refuse instinctivement son rôle d’épouse et de mère au foyer). On s’entend, ce n’est pas dans le roman, mais je ne pense pas me tromper en affirmant que Langevin nous permet de l’envisager.

Je suis féministe. Quand j’enseigne, je me demande souvent quelle est la part de Rose-Anna, de Florentine ou de Madeleine en moi. Mais la plupart du temps, je me demande quelle avenue j’aurais choisie si j’étais venue au monde le 2 juillet 1901, jour de naissance ma grand-maman…

À suivre…

(1) « L’avortement dans le monde », Statistiques de l’Institut national d’études démographiques.
https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/fiches-pedagogiques/l-avortement-dans-le-monde/

(2) DUBÉ, Catherine. «Éducation sexuelle : la réforme inachevée », L’Actualité, 7 oct. 2014.
http://www.lactualite.com/societe/education-sexuelle-la-reforme-inachevee/

(3) MCQUIGGE, Michelle, «Contestation des cours d’éducation sexuelle en Ontario: une école se vide», La Presse Canadienne.
http://www.lapresse.ca/actualites/201505/04/01-4866753-contestation-des-cours-deducation-sexuelle-en-ontario-une-ecole-se-vide.php

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s