Louise et Julie

J’ai écrit la nouvelle qui suit il y a plusieurs années. Sur le plan littéraire, elle n’est pas très réussie, Je n’ai d’ailleurs pas cherché à la faire publier. Mais je l’aime tout bien parce qu’elle témoigne de ma conception de la relation prof-élève au cégep où j’enseigne la littérature, comme Louise.

C’est un texte sur le thème du deuil (décidément, c’est un thème qui m’est cher).

Louise et Julie
Nouvelle inédite sur le thème du deuil
Par Aïcha Van Dun

Lundi matin, 7 h 55. Au cégep, la session tire à sa fin. Fidèle à son habitude, Louise Champagne se poste à l’entrée de sa classe pour accueillir ses étudiants, mais sans entrain. Comme toujours, les filles entrent avant les garçons, mais tous tardent à s’asseoir, préférant parler du party de fin de session à venir que de l’examen final de français pourtant prévu pour le lundi suivant. Louise ne les presse pas trop, elle attend Julie.

L’horloge fixée au mur indique maintenant 8 h 05. Attirée par la lumière qui entre dans la pièce, Louise marche vers l’une des vieilles fenêtres pour regarder à l’extérieur où quelques ouvriers s’affairent déjà. Ce matin encore il faudra supporter le bruit de la construction du nouveau pavillon, pense-t-elle en soupirant avant de se diriger vers la table où reposent son cahier de notes, un stylo-feutre vert et un paquet de feuilles à distribuer. Heureusement, après ce cours auquel de toute évidence personne n’a envie de participer, pas même Julie, la journée sera consacrée aux traditionnelles rencontres individuelles de fin de session avec les finissants du programme d’Arts et lettres. Cette perspective donne du courage à Louise qui à présent parcourt rapidement ses notes, question de se mettre en train.

8 h 12. Louise jette un dernier coup d’œil vers la porte. Quelqu’un tourne la poignée… et le gros Fred Durette, en retard comme toujours, entre en roi et maître dans la pièce. En se dirigeant nonchalamment vers l’arrière, il lance d’une voix forte :

 Tabarnaaak!!! Faut croire que j’m’améliore! Chus même pas en r’tard!

Toute la classe éclate de rire. Louise soupire à nouveau, exaspérée. Il y a quelques années encore, elle aurait cloué le bec à Durette avec plaisir. Les effrontés de son espèce, elle n’en faisait qu’une bouchée! Mais tout ça ne l’amuse plus. En l’absence de Julie, la seule étudiante du groupe vraiment ouverte et curieuse de tout, de son regard profond et admirateur, Durette et les autres lui paraissent soudain quelconques, voire insignifiants. Et pour la première fois depuis trente ans, tout en faisant machinalement l’appel des noms, Louise songe à prendre sa retraite. Elle écarte toutefois rapidement l’idée de sa pensée, balaie sa classe du regard et prend la parole avec assurance pour signaler le début du cours. Si le groupe est nettement incomplet, ce n’est certes pas étranger au beau temps, se dit-elle en attendant que tout le monde soit prêt à commencer. Les grandes vacances sont dans l’air. Les filles profitent joyeusement du printemps pour se mettre en scène et les gars pour se rincer l’œil. À gauche, debout au fond de la pièce, la grande Annick et son amie Fannie discutent passionnément. Elles portent leurs jeans si bas sur les hanches qu’on en oublie leurs cheveux courts récemment teints en rose. Juste à côté, Gabriel, Jerry, Olivier, Karim et Durette se poussent du coude en gloussant. Chacun se tire une chaise au signal de Louise, mais à contrecœur. Dans la rangée du milieu, Xavier lisse sa barbe juvénile, l’air absent, Steve s’emploie à courber la visière de la casquette neuve de son ami Mathieu, Roxanne range le brillant à lèvres qu’elle vient d’appliquer généreusement sur sa bouche pulpeuse et Nadia tire maladroitement sur sa jupe trop courte. À l’avant, même Josée, qui généralement tâche de disparaître dans ses vêtements trop amples, a tenté de se mettre en valeur en relevant ses lunettes aux verres épais sur le sommet de sa tête.

-Alors, où en étions-nous la semaine dernière?

Puisque personne ne répond, Louise poursuit en s’efforçant d’adopter un ton plus enjoué. Mais intérieurement, une question la hante : comment expliquer l’absence de Julie aux trois derniers cours?

 En terminant, je vous avais suggéré de prendre quelques minutes à la maison pour rédiger la conclusion du commentaire composé sur Dom Juan dont nous avions rédigé le plan en classe. Je vous rappelle l’objet de notre analyse : la scène III de l’Acte I, celle où après avoir été abandonnée par Don Juan, Done Elvire le retrouve et exige qu’il explique son départ précipité. Quelqu’un souhaite se risquer à lire sa conclusion?

Roxanne mord sa lèvre inférieure, l’air embarrassé, Durette enfile sans scrupule les écouteurs de son baladeur et Josée replace prestement ses lunettes sur son nez.

 Reprenons notre raisonnement là où nous l’avions laissé jeudi dernier. Nous nous étions mis d’accord sur le fait que même si elle est impuissante devant le refus de Don Juan de renouer avec elle ou d’avouer ses fautes, Done Elvire fait honneur à son rang social en demeurant une femme digne.

Dehors, un poids lourd fait bruyamment marche arrière, ce qui pousse Louise à parler plus fort.

Elvire est une femme vertueuse, une héroïne tragique classique dont le rôle dépasse largement celui de l’épouse outragée. On le constate entre autres à la manière dont elle canalise sa colère à l’égard de Don Juan. En dépit de sa douleur, elle fait preuve non seulement de la noblesse d’esprit exigée implicitement par son rang social, mais d’une véritable noblesse de cœur beaucoup plus rare. D’après vous, d’où lui vient cette noblesse de cœur?

Louise interroge ses étudiants, mais sans conviction. Le bruit des travaux extérieurs augmente, ce qui l’oblige à forcer sa voix. Et puis à vrai dire, jamais elle n’a eu si peu envie d’enseigner qu’en cette matinée de printemps.

 Surtout, ne répondez pas tous en même temps! Je sais, je sais. C’est la fin de session, vous êtes surchargés de travail et moi… de corrections! Et puis il y ce bruit qui m’oblige à crier. Bon, tant pis. Exceptionnellement, je vous laisse partir.

Annick et Fannie se regardent et grimacent, incrédules. Le gros Durette se lève bruyamment, prêt à prendre la porte.

 En sortant, assurez-vous simplement de prendre un document sur ma table. Vous y trouverez mes directives en ce qui a trait à la synthèse ainsi qu’une conclusion exemplaire sur l’extrait de Dom Juan que nous avons analysé. Au besoin, venez me consulter à mon bureau. J’y serai toute la journée. Allez, à mercredi.

Bientôt, Louise se retrouve seule dans la classe, debout devant tous ces pupitres vides à se demander pourquoi elle enseigne et ce qu’il lui reste, à la fin, de toutes ces années consacrées à l’éducation. Et puis pourquoi continuer si elle n’arrive même plus à captiver ses étudiants, à leur transmettre son amour des livres et de la littérature? Avec Julie, mordue de politique et de cinéma étranger, elle croyait pourtant avoir amorcé quelque chose. Entre elles, le courant passait bien et donnait lieu à des échanges passionnants, comme avec Jean-Sébastien, Luc, Caroline, Christian, Marc-André et Mélanie à d’autres époques. En classe, Julie parlait peu, préférant nettement qu’on l’interroge, mais dans ses yeux rieurs et intelligents, une petite flamme avait grandi. Et tout naturellement, dès la rentrée, Louise avait repéré cette petite flamme qui ne demandait qu’à être nourrie.

Le bruit issu de la construction a cessé et Louise s’en veut tout à coup d’avoir renvoyé ses étudiants sans doute déjà en train de se prélasser au parc voisin. En rangeant lentement ses affaires, elle remarque, sur le dos de ses mains, quelques taches de vieillesse. Elle se dit alors qu’il est peut-être temps de passer au syndicat pour prendre des informations sur la retraite. Après tout, bien des collègues ont déjà tout planifié. Et puis Rachel se fera certainement un plaisir de la recevoir.

Pour se rendre au local du syndicat, Louise doit contourner le salon étudiant et passer devant le secrétariat général. Derrière le bureau de la réception, Gisèle la salue gaiement de la main. Louise s’approche. Elle profite de la bonne humeur de sa collègue et amie de longue date pour solliciter une faveur : inventer un motif d’ordre administratif qui justifierait un coup de fil au domicile de Julie. Au bout d’un moment, Louise a exposé à Gisèle toutes ses craintes au sujet des absences inhabituelles de Julie et Gisèle, curieuse de nature, accepte de jouer le jeu. Elle trouvera un prétexte qui lui permettra de téléphoner chez Julie pour glaner une explication.

Déjà, au sortir du secrétariat, le pas de Louise s’est allégé. Julie est certainement malade. Elle s’est cassé un bras ou une jambe, qui sait, en chutant bêtement de ses patins et s’ennuie, la pauvre, clouée à son lit depuis des jours. Ou bien elle est passée sous le bistouri d’un éminent chirurgien. Retirées, les dents de sagesse, avant même d’avoir posé problème! D’une façon ou d’une autre, pense Louise à voix haute, comme se convaincre elle-même, l’absence de Julie au cégep n’a rien à voir moi. N’empêche qu’au moment où elle frappe trois longs coups à la porte du bureau syndical, elle se promet de préparer un cours mémorable en vue du retour de Julie, mercredi. En attendant, personne n’ouvre la porte et Louise revient sur ses pas. C’est sûrement un signe, se plaît-elle à croire, qu’il n’est pas temps encore de se retirer. Et son pas s’allège encore un peu.

Tout au fond du couloir, Louise entre dans son bureau, le même depuis trente ans, et s’installe calmement devant l’écran de son nouvel ordinateur portatif, bien décidée à boucler la rédaction de l’examen final entamée la veille. D’emblée, une question lui vient : « Don Juan est-il athée ou simplement sceptique face à l’existence de Dieu? » Louise renverse sa chaise sur deux pattes. Elle se rit intérieurement du gros Durette qui devant une telle question s’en voudra d’avoir frayé davantage ce trimestre avec Nadia aux cuisses de velours qu’avec Molière. Elle prend plaisir à imaginer les joyeux commentaires qu’elle écrira en vert dans la marge de sa copie. Le vert, moins violent que le rouge, c’est pour l’espoir. L’espoir que l’automne prochain, Durette ne se retrouve pas dans un de ses groupes pour la troisième fois consécutive.

Louise termine tout juste de dactylographier son examen quand un son aigu émis par l’ordinateur la prévient qu’un courriel vient d’entrer dans sa boîte de réception. Le message est de Gisèle, il s’intitule simplement «Des nouvelles de ton étudiante ». Intriguée, Louise s’empresse de l’ouvrir. Dans la fenêtre qui apparaît à l’écran, elle lit :

Mission accomplie, Louise. J’ai rejoint le père de Julie. Très gentil le monsieur. Il était tout étonné que sa fille n’ait informé ni la direction ni ses professeurs de sa situation familiale. Son ex-femme, la mère de Julie, est décédée jeudi soir dernier des suites d’une transplantation cardiaque. J’ai pris les coordonnées du salon funéraire où on l’expose et je me charge de faire parvenir des fleurs. Elle n’est pas sortie du bois, ta pauvre Julie.

Passe me voir pour en savoir plus,

Gisèle

10 h 43. Le ciel s’est assombri. À travers la fenêtre basculante entrouverte dont elle s’approche lentement, au-dessus des grands arbres du parc, Louise aperçoit la formation en V d’une importante colonie d’outardes. Le spectacle a quelque chose de déchirant à cause de cet oiseau retardataire qui à chaque battement d’ailes perd du terrain dans l’ardoise du ciel. Louise s’assoit sur le rebord de la fenêtre et pose sa tête contre la vitre du haut comme elle le faisait souvent il y a quelques années. Les genoux repliés vers sa poitrine, elle tend soigneusement l’oreille, mais au lieu du cri prenant des oiseaux, c’est la voix révoltée de Julie qu’elle entend. Vous ne comprenez pas. Vous ne me croyez pas. Je sais que vous ne me croyez pas, mais je NE PEUX PAS VIVRE SANS ELLE. À moins qu’il s’agisse de ma propre voix, pense Louise croyant reconnaître cette voix qui d’instinct s’insurge contre les formules de condoléances convenues des proches et la ramène dix ans en arrière.

Dehors, de grosses gouttes viennent s’écraser contre la vitre. Julie n’a que dix-sept ou dix-huit ans, se dit Louise. Ma fille Justine avait son âge et je suis toujours là, dix ans après l’accident de vélo qui lui a coûté la vie, meurtrie comme le fruit tombé de l’arbre, à regarder tomber la pluie. Louise est meurtrie, c’est vrai, mais vivante malgré tout au milieu de tous ses bouquins poussiéreux, occupée à dénicher le livre qui touchera tel élève et guidera tel autre, un livre qui une fois prêté ne reviendra pas et qu’il lui faudra racheter tôt ou tard, en grommelant un peu.

L’averse bat son plein. Quelqu’un frappe à la porte. Sébastien entre sans gêne dans la pièce et s’assoit confortablement. Il a rendez-vous. Louise se marche sur le cœur et l’accueille chaleureusement, répond à ses questions au sujet de l’examen final et le questionne brièvement à son tour sur son avenir. Elle fouille ensuite dans sa bibliothèque et lui tend Les lettres à un jeune poète de Rilke qu’il glisse dans la poche arrière de son pantalon avant de repartir, tout content. L’étudiant suivant ne se présente pas à l’heure convenue. Louise revient alors vers sa bibliothèque et se met à tirer des rayons tous les livres susceptibles d’apaiser la souffrance de Julie. Au bout d’un moment, la table qui jouxte la bibliothèque est couverte d’une dizaine de couvertures familières. Louise retourne pourtant s’asseoir sur le rebord de la fenêtre. La pluie a cessé, mais dans le parc le vent secoue encore vivement le haut des arbres. Louise écrase sa joue droite contre la vitre froide.

La littérature ne peut rien pour Julie.

* * *

Mercredi matin, dernier cours de la session. Pour la première fois depuis janvier, Louise accuse quelques minutes de retard. Annick et Fannie en profitent pour réviser sagement leurs notes de cours et Mathieu pour courtiser maladroitement Nadia sous le regard envieux de Josée et de Steve. Assise calmement à sa place habituelle, Julie ne prête aucune attention à ses camarades de classe, elle attend Louise.

L’horloge indique 8 h 06. Louise entre dans sa classe à la hâte, un café bouillant à la main, visiblement agitée. Elle salue distraitement son groupe, dépose son sac à main sur sa chaise et s’apprête à débuter le jeu-questionnaire qu’elle a préparé en guise de révision quand elle reconnaît, sur le coin d’un pupitre de la deuxième rangée, la modeste couverture de son premier et unique recueil de poèmes. Sous l’effet de la surprise, elle renverse une partie de son café sur les tuiles grises du plancher.

Louise n’a jamais revendiqué le statut de poète. Elle lit d’ailleurs très peu de poésie. Ses vers, qu’une amie avait tenu à publier, n’ont pour elle aucune valeur littéraire. Ils lui sont venus sans effort et dans une simplicité désarmante, suite à la mort de Justine. L’écriture prolongeait alors doucement le temps d’aimer, permettait à Justine de s’attarder encore un peu comme elle se plaisait souvent à le faire, juste avant d’aller au lit. Lorsque Louise se relève après avoir essuyé grossièrement la petite flaque brune, ses yeux se posent à nouveau sur la couverture de son recueil, puis, un peu plus haut, sur le visage rond de Julie qui est là, pleinement là malgré la douleur vive logée dans son ventre depuis quelques jours.

Louise sourit à Julie. Julie pose sa main droite sur les poèmes de Louise et sourit timidement à son tour. Quelques secondes plus tard, le gros Fred Durette fait son entrée remarquée. La classe éclate de rire. La révision peut commencer.

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