Lettre à ma fille

Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants.
(Mais peu d’entre elles s’en souviennent.)
St-Exupéry

Lettre à ma belle grande fille de 9 ans
Aïcha Van Dun, été 2014

Ma chouette,

Tu sais que je me suis embarquée dans une aventure un peu folle : écrire un premier roman. Tu sais aussi que ce projet n’avance pas, mais alors pas du tout! 

Tu m’as bien fait rire cet été, avec ta fameuse question : « T’es rendue à quelle page, là, maman? » Pour toi, un roman, ça doit faire… trois cents pages? Alors quand je bredouillais : « J’en suis toujours à la page quatre. », tu me rappelais à l’ordre : « À la page quatre? C’est pas vrai! Maman… je te rappelle que tu écris un ROMAN! Si tu continues comme ça, ça va te prendre au moins dix ans! » Tu soulevais alors tes sourcils en poussant un gros soupir. Tu avais l’air si découragée que nous nous mettions à rire toutes les deux! Ce que j’aime rire de bon cœur avec toi, ma chérie!

Mais tu as bien raison. Ça ne peut pas durer comme ça! Je ne peux pas continuer à écrire comme une tortue. Je ne sais pas pourquoi je n’arrive pas à écrire plus que trois ou quatre petites phrases par jour. Peut-être que je me juge trop sévèrement?

Dis-moi, tu connais ce sport qu’on appelle le saut en hauteur? C’est une discipline olympique. Oui, oui! Et si les informations que j’ai trouvées sur Wikipedia sont justes, le record féminin est de 2,09 m. Plus de 2 mètres, tu te rends compte! C’est à peu près la hauteur de la porte de ta chambre! Je te jure! Si tu ne me crois pas, tu peux toujours sortir le ruban à mesurer de ton papa…

Il paraît que ce record de saut en hauteur a été franchi aux Championnats du monde d’athlétisme en 1987 par une athlète bulgare (* née dans un pays qu’on appelle la Bulgarie) : Stefka Kostadinova. Tu pourrais peut-être vérifier cette information dans le grand livre des Records Guinness que ton frère a reçu en cadeau d’anniversaire?

Je ne sais pas pour toi, mon trésor, mais moi, je n’ai jamais eu envie de sauter en hauteur. Encore moins en longueur! Sur une piste d’athlétisme, crois-moi, je n’ai rien d’une gazelle (cet animal aux longues pattes très fines qui peut sauter aussi haut que Stefka).

Par contre, à ton âge, j’avais déjà un rêve : écrire! Je tenais un petit journal intime fermé à clé, comme toi, et puis je m’amusais à composer des paroles de chanson sur un air connu. Celles-ci par exemple :

Quand j’aime un garçon
Il ne m’aime pas
Et quand un garçon m’aime
Moi je ne l’aime pas

Ça te faire rire, hein, petite tannante? Et puis je regardais ton grand-papa écrire (mon papa) et j’avais vraiment envie de faire comme lui!

À ton âge, quand je me mettais à écrire, c’était génial! Pourquoi? Parce que les mots venaient facilement. Si j’écrivais par exemple un message d’amitié dans une carte d’anniversaire, je remplissais tout l’espace disponible. Les membres de ma famille s’en plaignaient souvent: «Mais nous ne pouvons plus signer, tu as pris toute la place !»

Depuis, je suis devenue une grande personne déterminée à écrire un grand livre. Et on peut dire que je prends mon travail très au sérieux.

Quand j’écris, je place les livres de mes écrivains préférés autour de moi. Et de temps en temps, pour m’inspirer, je relis un passage que je trouve vraiment bien écrit. Je te donne un exemple tiré du livre intitulé L’ogre de Grand Remous de Robert Lalonde, un de mes écrivains préférés.

« Et il riait à faire trembler les vitres. »

Alors dis-moi, si Robert avait juste écrit : «Et il riait.», est-ce que tu aurais entendu le même rire? Est-ce que ce rire aurait eu la même puissance dans ta tête? Sûrement pas, hein? Avoue que Robert est très habile pour décrire un rire! Et tu sais quoi, il est encore meilleur pour décrire un chat, un nid d’oiseau, la chanson du vent dans les branches d’un arbre ou encore le joli ballet des mouches à feu.

Des écrivains québécois comme Robert, j’ai eu la chance d’en lire beaucoup! Je pense à André, à Félix, à Anne, à Gabrielle, à Gilles, à Jacques, mais aussi à Marc, à Élise et à bien d’autres écrivains du monde entier. Parfois, je les ai lus juste comme ça, seulement pour me faire plaisir! Exactement comme toi, quand tu plonges dans un livre de la série du Divan rose et que tout à coup, captivée, tu ne vois plus le temps passer! D’autres fois, je les ai lus avec beaucoup plus d’attention. En prenant des notes, comme une bonne élève. Et en me posant plein de questions pour m’aider à comprendre.

Mais voilà. Si tu me promets de ne rien dire, je vais te confier un secret. Un secret que je n’ai encore avoué à personne avant toi…

Mon secret, c’est qu’à force de lire des écrivains aussi habiles que Robert, à force de lire des livres magnifiques, eh bien, j’ai commencé à avoir envie, moi aussi, d’écrire… un chef-d’œuvre! Un vrai. Tu sais ce que c’est un chef-d’œuvre? Disons que c’est un livre passionnant! Un livre exceptionnel, impressionnant, comme les sauts en hauteur de Stefka!

Écrire, raconter une bonne histoire, c’est un rêve tout à fait réalisable. Et super emballant! Mais écrire un chef-d’œuvre, c’est autre chose, tu ne crois pas? Écrire un roman aussi beau que les romans de Robert Lalonde, c’est… Tiens, c’est comme si je m’obligeais à battre Stefka au saut en hauteur! Ouf! J’ai des sueurs sur le front juste à y penser! Ça me donne le vertige.

Je t’entends déjà me dire : « Franchement, maman! T’es pas obligée de viser aussi haut! On s’en fout de ton Robert Lalonde! Comme d’habitude, tu te poses trop de questions. Arrête de te casser la tête! Et… saute! Ou plutôt… ÉCRIS! »

Justement! J’écris, là, Justine!  C’est si facile d’écrire avec mon cœur quand c’est à toi que j’écris! Alors si tu es d’accord, ma belle Justine, j’aimerais bien échanger des lettres avec toi! Oui, oui! Ça me permettrait de renouer avec le plaisir de noircir des pages et des pages en toute liberté, comme quand j’étais petite! De partager ce plaisir avec toi… Qu’en dis-tu? Et pour une fois, les questions viendraient… de toi!

Je t’invite donc à m’écrire à ton tour! Tu peux me faire parvenir tes questions, tes réflexions, tes observations et même… tes conseils d’auteure en herbe. Après tout, tu es une pro de la création! Tu me racontes ce que tu veux! J’ai vraiment hâte de te lire mon petit minou!

Maman
XX

***

Suite à cette lettre, voici les questions (existentielles!) que fifille m’a fait parvenir. Elle est mûre pour la philosophie! Je les recopie ici.

Questions de fifille, 9 ans

Pourquoi on meurt?
Pourquoi Jésus a fait des miracles?
À quoi ça sert la tristesse?
Pourquoi on a des ennemis?
Pourquoi il y a des gens méchants et d’autres gentils?
Pourquoi on pollue?
Pourquoi on est fâché parfois?
Pourquoi on ne vole pas?
Pourquoi parfois on est handicapé?
Pourquoi on va à l’école?
Pourquoi il y a des personnes mauvaises perdantes?
À quoi ça sert de partager?
Pourquoi on est diférants?
Pourquoi il y a des personnes qui ne se trouve pas beau ou belle?
À quoi ça sert les sentiments?
Pourquoi on a besoin d’attention?
Pourquoi il y a des personnes grosses?

***

Et voici son point de vue sur la différence entre écrire avec le cœur et écrire avec la tête

Écrire avec le cœur « C’est se laisser aller. »

Par exemple :
Je suis là, avec mes amis.

Tandis qu’écrire avec la tête « Ça veut dire qu’on cherche des mots qui sont variés. »

Par exemple :
Elle envisageait une journée avec un ciel bleu.

Toujours selon ma petite écrivaine, une phrase écrite avec la tête ET le cœur pourrait ressembler à celle-ci :
Mercredi, elle envisageait une journée avec un ciel bleu et ses amis étaient là.

***

Je vous encourage à écrire à vos enfants, ça favorise des échanges vraiment très stimulants!

Bon été!

Aïcha

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