La dernière floraison

La dernière floraison
par Aïcha Van Dun
Texte publié dans le numéro 1 des Cahiers littéraires Contre-Jour (2003)

Vous êtes dans moi comme la végétation est sur la terre.
Consuelo à Saint Exupéry)
Mémoires de la rose

C’est toujours très sournoisement que commencent les crises qui mènent Valérie chez S. Au départ, la jeune femme s’abandonne en toute confiance, remplie de bonnes intentions. Elle suit les conseils de ses proches, s’accorde quelques plaisirs, se gâte un peu, écoute ses besoins en somme. Puis, faute de faire l’amour à S. ou simplement de regarder le journal télévisé à ses côtés avec au cœur une joie ronde et pleine comme un œuf, elle tente par toutes sortes de moyens de secouer ses ailes, de se refroidir le cœur en plongeant par exemple dans l’eau bouillante de sa nouvelle baignoire sur pattes. Au début, rien ne laisse présager un dérapage. Valérie s’applique à s’inventer une vie nouvelle. Elle se sent plutôt bien, un peu lasse peut-être, un peu mélancolique aussi, mais sans plus. Elle aime se trouver en sécurité et au chaud dans le creux de son nouveau logis. Quand elle émerge enfin de l’eau du bain, les extrémités de ses doigts et de ses orteils sont couvertes de plis. Elle essore ses cheveux noirs, s’enroule dans une grande serviette de bain et se dirige vers la cuisine pour se verser généreusement à boire. Le goût sucré du porto lui plaît, mais ce qui lui plaît davantage, c’est l’effet relaxant qu’il procure. Sa peau blanche est encore rougie par l’eau chaude du bain quand elle passe de la cuisine au vaste séjour qui fait également office de chambre. Là, elle choisit un morceau de musique, les Trois Gymnopédies d’Erik Satie par exemple, boit un coup, laisse tomber la serviette qui la couvre, avale d’un trait une autre gorgée d’alcool, ferme ses yeux et se laisse entraîner doucement. Son corps souple se délie peu à peu. Il ondule si bien au son de la musique qu’on dirait qu’elle danse. Oui, Valérie danse sans se donner de répit dans la lumière douce de l’été indien, debout au centre de la pièce. C’est bon d’entendre la musique, se dit-elle. C’est enivrant! Trop enivrant sans doute, comme le porto qui la soutient de moins en moins.

Dehors, la lumière baisse. Valérie se sent glisser dangereusement. Elle s’approche de la fenêtre et aperçoit Anna, son ancienne voisine, locataire du rez-de-chaussée de l’immeuble de S., qui marche d’un pas lent sous les arbres. Déterminée et soumise à la fois dans sa bataille contre son cancer du sein, Anna est témoin depuis presque un mois maintenant des incursions répétées de Valérie dans l’appartement du pilote. En la voyant, Valérie se rappelle l’histoire de la vieille inuit partie à pied à la rencontre de la mort dans l’ombre, le vent glacial et le silence. Cette histoire mythique racontée un soir par Anna, elle-même d’origine inuit, donne soudain envie à Valérie d’entrer dans la fiction. Prendre le large, suivre les traces de l’aïeule indigène en marche vers la banquise. Partir, devancer dignement la mort quand on ne voit plus clair et qu’on n’arrive plus à manger, quand la vie file de partout comme les milliers de petites mailles du tricot inachevé abandonné dans la voiture par sa mère, le jour de son entrée définitive à l’hôpital. Oui, depuis son déménagement, Vava a dans le ventre ces milliers de petites mailles grises qui n’en finissent plus de se défaire. Elle se concentre en vain sur la musique pour chasser l’image de la vieille. Les murs verts du séjour l’enserrent de plus en plus. Elle se souvient des baisers profonds de S., de leurs caresses trop souvent abrégées, des mots laissés en suspens et surtout de l’odeur grisante du corps de S. sous les couvertures. Mourir gelée blottie contre Anna au milieu d’un socle de glace détaché de la banquise et tourbillonner, tourbillonner, tourbillonner jusqu’au centre du monde, comme cela lui paraît doux aujourd’hui. Elle enfile néanmoins une robe légère et sort par la porte qui donne sur la ruelle, ce qui bien sûr n’engage en rien l’avenir. Mais c’est sa façon de résister.

Quand Valérie entre dans son ancienne demeure, c’est à pas feutrés, le cœur battant, comme elle entre parfois au cimetière pour parler à sa mère. Elle sait bien que rien ne justifie sa présence dans le vieil immeuble puisqu’elle s’est bien assurée de ne rien laisser derrière elle, le jour de son déménagement. Chaque fois que vient le moment de violer l’intimité de S., elle croit reconnaître la voix grave du pilote sourdre en elle. Comment lui expliquer, se demande-t-elle, qu’il lui faut récupérer quelque chose, une chose vitale qu’elle serait bien embêtée de décrire toutefois, s’il le fallait, là, tout de suite, à brûle-pourpoint? En gravissant les marches étroites de l’escalier intérieur, elle redoute le clair-obscur qui l’attend et avant même d’insérer la clé dans la serrure métallique, elle perçoit le désaccord de S., son regard réprobateur. Ce cœur barbouillé qui s’agite sur le seuil de la porte, c’est le lien entre S. et moi, se dit Valérie comme pour se rassurer au moment de tourner la poignée.

Une fois à l’intérieur de l’appartement, Vava parcourt lentement chacune des pièces. À ce stade, elle ne se demande plus si ce qu’elle s’apprête à faire est bien ou mal. Elle constate simplement que tout est trop bien rangé chez S. depuis son départ. C’est pourquoi cette fois encore elle déplace chacun des objets à sa portée. Dans la penderie du hall d’entrée, elle s’applique à permuter les cintres qui supportent les vêtements de S. Dans le salon, elle déplace avec minutie la table basse, le jeté beige posé sur le fauteuil capitonné en cuir brun, le tapis aux motifs orientaux, chacun des livres de la bibliothèque vitrée près du piano et l’abat-jour en papier blanc de la lampe qu’elle n’ose jamais allumer, malgré la pénombre. Dans la salle de bains étroite, les effets personnels de S. sont soulevés légèrement puis replacés aussitôt. La cuisine et la salle de travail n’échappent pas non plus à Valérie. Les objets qui s’y trouvent sont décalés à leur tour de quelques millimètres, oui d’à peine quelques millimètres, ce qui devrait suffire, pense-t-elle, pour donner une impulsion aux choses, pour semer le mouvement.

Valérie cesse toujours de s’affairer au moment où l’appartement du pilote plonge dans le noir. Tout se passe alors très vite, trop vite, un peu comme si l’obscurité menaçait de secouer une chose terrible en elle, une chose impétueuse l’obligeant chaque fois à quitter brusquement les lieux, mais aussi à revenir, malgré sa réticence, à peine quelques jours plus tard. Cette fois, elle est bien décidée à traverser la nuit qui s’avance rondement dans la seule pièce vacante de l’appartement où elle s’est assise à même le sol, les genoux repliés vers sa poitrine et le dos bien appuyé dans un coin, comme pour s’assurer de ne pas bouger. Elle ne compte plus sur l’effet du porto à présent presque entièrement dissipé, ni sur la bougie rouge dérobée à la cuisine qui, il y a quelques minutes à peine, lui paraissait pourtant d’un grand secours. Elle a posé lourdement sa tête sur ses genoux et se contente d’être là, simplement là, aussi immobile que possible, ce qui bientôt l’amène à pleurer.

Valérie s’en veut d’être si faible, si déchirée entre le désir de respecter la volonté de S. et celui de mettre quelque chose en œuvre, n’importe quoi, pour sentir à nouveau sa présence. Elle sait bien que le temps joue contre elle, qu’elle devra, tôt ou tard, cesser de croire en cette sordide tentative de révolution des choses censée sortir S. de sa torpeur. Au début, sans se l’avouer, elle espérait un signe quelconque de lui, un peu comme à l’époque de leurs fréquentations, du temps où il l’encourageait à pénétrer chez lui en son absence pour flâner doucement dans sa flamboyante robe de chambre en attendant amoureusement son retour de l’aéroport. Elle se disait qu’il sentirait bien, à la longue, la force de l’amour qu’elle lui porte, un amour largement en mesure de les soutenir tous les deux et peut-être même, qui sait, de le ramener. Mais la nuit qui l’enveloppe progressivement apporte son lot de doutes. Et la fatigue gagne du terrain, dans la tête comme dans le corps. Très vite, il faudra cesser de prendre S. pour ce qu’il n’est plus. Mais avant, Valérie se dirige vers la chambre à coucher.

Le cœur de Vava s’agite à nouveau. C’est la toute première fois qu’elle ose entrer dans la chambre bleue depuis qu’elle en a sorti ses modestes affaires. Elle avance à tâtons dans l’obscurité, parvient à s’approcher de l’imposant lit en bois, retire sa petite robe de coton qui tombe sans bruit sur le tapis, tire les couvertures, se jette sur le lit défait et plonge sa tête noire dans la literie de S. Elle reste étendue là, indéfiniment, le nez bien enfoui dans les draps usés. Bien sûr elle pleure, mais elle y trouve à la fois un réconfort inespéré et s’endort bientôt, comme si son amour se résumait subitement à cette odeur de S. qui la pénètre et la soûle. Dans son sommeil, Valérie rêve qu’elle se trouve debout au centre d’un terrible charnier. Autour d’elle s’entassent des cadavres décharnés, mutilés et empilés les uns sur les autres. Douloureusement, elle reconnaît un à un ses proches. S. est là aussi, mais contrairement aux autres, son corps nu est pendu à une corde et se balance légèrement.

Ce qui tire brutalement Valérie de son sommeil, c’est le timbre strident du téléphone qui sonne, sonne et sonne dans l’obscurité de la chambre bleue. Valérie gémit tout en se recroquevillant sur elle-même, les genoux au menton. N’y a-t-il aucun moyen, mon Dieu, de faire taire cette maudite sonnerie? Ne pas répondre pour ne pas connaître la suite. Ne pas répondre à ce sentiment insoutenable de solitude et d’impuissance. Ne plus jamais répondre en l’absence de S., dont l’odeur rassurante s’est retirée tout à coup des draps. Traverser la nuit sans traverser la mort de S. qui de toute façon n’est pas mort dans ce stupide avion qui ne s’est pas écrasé en mer.

Si Valérie ne bouge plus, c’est peut-être parce qu’une voix féminine résonne toujours dans sa tête pour annoncer la mort de S. et persiste à lui ouvrir le ventre pour voir de quoi c’est fait au juste, un ventre de femme amoureuse. Vous avez une assurance? Un testament? Un psychologue? Des enfants? C’est sûrement aussi parce que la voilà trop bien éveillée à présent pour ne pas se rappeler ces paroles prononcées malaisément par S. il y un an, quelques jours seulement après les attentats du onze septembre à New York.

Si je saute, mon amour, tu prends tes affaires et tu fonces. Sans te retourner. Sans jamais regarder en arrière. Tu fonces vers l’avenir. Vers ton avenir. Parce que c’est comme ça. Parce que c’est la seule chose à faire.

La seule chose à faire. C’est bien ce qu’elle avait cru aussi, le lendemain du drame, quand le frère de S. s’était déplacé pour la rencontrer et avait insisté pour qu’elle habite chez lui quelques jours, le temps qu’il faudrait pour se refaire des forces. La maison n’était pas grande, mais sa femme était d’accord. Et puis les trois filles avaient promis d’être sages. Quoique touchée par l’invitation, Valérie avait plutôt demandé qu’il l’aide à transporter immédiatement ses affaires dans un nouveau logis. Pas les meubles, achetés pour la plupart à l’occasion de déplacements à l’étranger. Juste ses effets personnels et quelques livres. Pour le reste, David, seul proche parent de S., serait libre de prendre toutes les décisions, car elle n’était déjà plus là. Déjà ailleurs. Tout à fait comme S. l’avait souhaité. Totalement fidèle à sa vision. Prête à embrasser son avenir, en commençant par l’acquisition d’un grand perroquet coloré et la livraison de meubles tout neufs. Mais à présent, comment résister à l’appel du vent et de la banquise? Comment ne pas souhaiter que le lit de bois se détache et flotte comme un petit satellite naturel au milieu de la nuit?

L’odeur apaisante du corps de S. revient doucement et Vava se rendort quelques heures encore, complètement épuisée. Au petit matin, la pièce baigne dans une lumière très douce à cause des vitraux colorés qui couvrent le haut des deux grandes fenêtres de la chambre. C’est dimanche. Un ballon rebondit bruyamment sur l’une des vitres. Valérie ouvre les yeux. Elle devine la présence amicale du petit Samuel, le neveu d’Anna qui habite tout près et s’amuse souvent à lancer son ballon contre le mur de briques de l’immeuble. Elle se lève, enfile sa robe fleurie et s’approche de la fenêtre pour le regarder jouer à son insu, comme elle se plaisait à le faire il n’y a pas si longtemps en compagnie de S. Elle se demande à quoi pense l’enfant surpris soudain d’avoir échappé son gros ballon rouge. Puis, inévitablement, à quoi pensait S. juste avant que l’avion tombe. Mais cette question, comme toutes les précédentes, est vite chassée de l’esprit de Vava qui se dit tout bas qu’au profit de l’avenir, toutes les questions insolubles doivent reposer en paix quelque part, comme la vieille inuit bien assise sur sa plate-forme de glace.

Une mésange vient sautiller sur le bord de la fenêtre rappelant qu’au dehors, la vie a repris ses droits. La thèse du terrorisme a vite été écartée et les médias ont cessé de sonder les causes de la tragédie. David s’est joint en son nom et au nom de Valérie qui n’a pourtant rien demandé au groupe formé des proches des victimes. Il participe à l’investigation auprès des autorités et de la compagnie aérienne. Il se dit que par-dessus tout, les gestes comptent et veut convaincre Valérie de l’accompagner aux Etats-Unis.

Pour Vava aussi, les gestes comptent. Mais peut-être pas autant que les mots. Pas autant en tout cas que les mots d’amour de S. Ces mots gribouillés la veille d’un interminable vol par exemple, Valérie les connaît par cœur depuis longtemps. Elle ne peut toutefois s’empêcher de les relire en touchant le mur bleu de la chambre où ils apparaissent.

« Je t’aime quand tu ris. Je t’aime quand tu pleures. Je t’aime quand tu dors et quand tu parles, quand tu exaltes et exultes. »

Vava a mal au ventre. Dans sa tête, elle répond mille fois aux mots d’amour de S. par J’ai-envie-d’être-avec-toi-chaque-seconde, mais sur le mur, juste en dessous des lettres formées par S., elle s’applique plutôt à écrire « Comment permettre l’avenir? »

Samuel a cessé de jouer au ballon. Il se lasse sans doute plus rapidement depuis que l’avion est tombé parce qu’en haut, plus personne ne l’invite joyeusement à monter. Il aimait pourtant bien que le pilote dépose quelques billets dans le creux de sa petite main en échange d’une course à l’épicerie ou à la boulangerie du coin. Il en profitait bien sûr pour se bourrer de friandises. Mais tout ça est déjà oublié quand dans la voiture qui démarre, sa tante Anna le somme gentiment de se presser. Comme lui, Valérie aimerait croire que quelqu’un l’attend. Sa mère, de préférence, qui l’accueillerait chaleureusement comme autrefois, loin des couronnes odorantes d’œillets blancs et des pierres tombales, avec une soupe épaisse et chaude et une réponse honnête au sujet de l’avenir.

Au bout d’un moment, la petite mésange à tête noire revient et Vava trouve le courage de quitter son ancienne demeure pour descendre dans la rue inondée de soleil. Une fois dehors, elle pense toujours très fort à S., mais parvient à se composer un nouveau visage et se met en marche malgré la nausée, le nez dans les arbres afin de suivre l’oiseau. Quelques voitures passent lentement et les piétons se font rares, en dépit du beau temps. On dirait que la ville, comme Valérie et son oiseau, cherche à se reposer un peu.

Sur la balustrade du balcon où la mésange s’est finalement posée, un vieil homme en fauteuil roulant profite du beau temps. Il est entouré de trois bacs à fleurs et tient dans sa main gauche un drôle de petit arrosoir vert qu’il penche en sifflant au-dessus des fleurs dont il semble très fier. Valérie cherche des yeux la main droite de l’homme. En vain. Il n’a pas de bras droit. Pas de jambe droite non plus. Sans doute peut-il très bien se passer de l’un comme de l’autre pour saluer la mésange et faire ce qu’il aime par-dessus tout dans la vie : soigner les fleurs. Mais Valérie pense autrement. Elle a oublié l’oiseau qui pépie gaiement et ne voit plus que les membres amputés du vieil homme dans l’éclat aveuglant du soleil. Une chose opaque logée dans son ventre l’empêche de sentir qu’il est simplement heureux, en ce dimanche matin de septembre, d’avoir prolongé la floraison de ses annuelles. Quand de son balcon il aperçoit enfin la jeune femme qui surnage dans sa robe froissée, il plonge son regard pénétrant dans le sien et lui sourit le plus tendrement du monde, reconnaissant chez elle une douleur très vive et très ancienne. Au fond des prunelles, Valérie découvre qu’elle-même n’a plus tous ses membres depuis la mort de S. Mais peu importe, disent les yeux souriants du vieil homme, du moment qu’il y a les oiseaux et raison d’espérer, de la végétation, une ultime floraison.

Au bout de la rue ensoleillée, les cloches de l’église sonnent lourdement. La petite mésange s’envole et du même coup, Valérie se remet en marche. Entre ses dents elle murmure, comme pour elle-même : « Qu’il vienne, l’avenir! »

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