Pourquoi je ne porterais pas le voile

En cette veille d’élections fédérales qui fait tant jaser sur le niquab, je me permets de publier à nouveau ce texte, écrit en février 2014.

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Photo : R. Harvey

FÉVRIER 2014

Aïcha Van Dun enseigne la littérature au Cégep régional de Lanaudière à L’Assomption. Elle s’adresse à Elsy Fneiche, collaboratrice régulière des pages Débats du journal La Presse (en réponse à l’article « Pourquoi je porte le voile? » publié dans l’édition du 3 février 2014).

D’une éducatrice à une autre, j’aimerais te dire, Elsy, à quel point ton article du 3 février dernier m’a interpellée.

Le titre, d’emblée, a piqué ma curiosité. « Pourquoi je porte le voile? » J’ai tout de suite eu envie de comprendre ce qui te motive à porter le voile depuis l’âge de… ? Dix-huit, douze, dix, huit ans?

Mais voilà, même en lisant ton article deux, trois fois, je reste sur ma faim. Tu nous dis que si nous t’avions posé la question à seize ans, tu aurais répondu « […] c’est pour Dieu, évidemment! ». Tu nous dis aussi qu’aujourd’hui, si les « aspects spirituels » sont toujours importants pour toi, le voile fait « surtout partie intégrante de [t]a personne », ce qui laisse entendre que tu ne pourrais jamais laisser ton hijab mode à l’entrée de l’école primaire où tu travailles pour le remettre après les heures de classe. Plus loin, tu reviens sur la foi en nous expliquant que « la foi est l’élément de raccord au cœur de [la] diversité » culturelle. Tu nous rappelles aussi, à juste titre, que les justifications derrière le port de signes religieux sont nombreuses et variées. Enfin, tu termines ton article en revendiquant le droit au « vivre et laisser vivre » et le droit « d’habiller [t]on corps au gré de [t]es envies ».

Mais au final, Elsy, pourquoi tiens-tu mordicus à afficher tes couleurs religieuses sur tes heures de travail auprès des jeunes? Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le débat en cours. Pas de la possibilité de faire ton épicerie ou ton jogging parée de ton stylé hijab aux motifs arc-en-ciel ou léopard. Pas non plus de liberté d’expression, puisque tu t’exprimes régulièrement dans différentes tribunes médiatiques.

Alors, Elsy? Tu portes le voile par décence? Par pudeur?

« J’ai fait le choix de ne pas montrer mon corps par modestie. », nous expliquais-tu le plus sérieusement du monde à Denis Lévesque, en septembre dernier, en t’empressant d’ajouter : « C’est moi qui définis ce qu’est la modestie. » Heureuse précision, Elsy, parce que je t’avoue qu’en se basant sur la définition du dictionnaire Robert, on se disait que tu as, comme la belle Dalila Awada, la modestie pas mal, comment dire… é-las-tique?

Parmi toutes tes raisons, le seul argument qui me rejoint, c’est celui de tes seize ans. Je vais sans doute te surprendre et surprendre pas mal de monde par la même occasion en faisant aujourd’hui cet inopiné coming out : je crois en Dieu.

C’est dire qu’on trouve, en 2014, dans le camp des procharte – preuve que l’attachement à la laïcité n’est pas une religion – cette étrange bibitte que je suis :

Une Québécoise de souche abitibienne par la mère, d’origine flamande par le père. Fille d’immigrant, donc, de deuxième génération. Une croyante plus chrétienne que catholique au prénom arabe associé à l’Islam. Une féministe se rappelant souvent que si une religieuse sexologue peut s’exprimer librement au sein de l’Église catholique, tout n’est peut-être pas perdu pour les femmes au sein de cette Église. Une amoureuse du silence ravie de séjourner chez les moines de Saint-Jean-de-Matha. Une mère de famille assez attachée à sa foi pour fréquenter une paroisse de l’est de Montréal, pour animer le parcours spirituel d’une dizaine de garçons et filles, pour prier ou chanter en présence d’une majorité de têtes blanches et, il faut le dire, d’un curé d’une ouverture rare.

Autant dire, tu en conviendras, une espèce en voie de disparition.

Je vais même te faire un aveu. Jusqu’à tout récemment, il m’arrivait de porter une croix en or à mon cou. Un signe discret, c’est vrai. Mais un signe tout de même pourvu d’un sens religieux à mes yeux. Un signe qu’il m’est même arrivé de porter au travail. Une façon, sans doute, d’exprimer mon appartenance à une communauté de croyants. Après tout, cette quête du divin en moi et autour de moi, cette affection pour Jésus Christ, cette identification aux valeurs évangéliques, n’est-ce pas une facette importante de mon identité?

Pourtant, si j’étais née en Inde, je serais sans doute hindoue ou bouddhiste. Par besoin de méditation. Par soif de silence et d’introspection. De la même façon, si j’étais née en Afrique du Nord, je probablement musulmane. J’aurais alors à me questionner comme toutes les femmes musulmanes sur le port du voile. Et ultimement, j’aurais à me positionner puis à vivre, comme Natasha Ivisic (coréalisatrice du documentaire Je porte le voile, 2009), avec les conséquences de mon choix.

Je porte le voile ou non? Pourquoi?

La question me taraude depuis longtemps.

Si j’étais musulmane  

Je pense que si j’étais hindoue, bouddhiste ou encore musulmane comme toi, Elsy, je serais d’abord et avant tout engagée dans un questionnement. Raymond Gravel, récemment interviewé par Alain Crevier dans le cadre de l’émission Second regard, rappelait qu’« on ne peut être certain que Dieu existe comme on ne peut être certain qu’il n’existe pas. » Comme l’abbé Gravel, je suis d’avis que la  foi ne saurait être une certitude. La foi, c’est, intrinsèquement, une espérance. Et j’ajouterais que l’espérance, Elsy, n’est pas faite de dogmes, de préceptes indiscutables, d’obligations de culte, de lois encadrant les relations civiles et sociales, de droits ou d’interdits. L’espérance est faite d’une grande part de doute. Ainsi, anti ou procharte, nous sommes habités de solides convictions, certes, mais nous faisons tous un pari. Est-ce que cette prise de conscience ne force pas  l’humilité?

Cette question du doute me semble un enjeu central dans le débat qui secoue actuellement le Québec. Car l’affirmation de croyances ou de valeurs religieuses rigoureusement strictes, rigides, entraîne des dérives aux conséquences irréparables, ici comme ailleurs. Un être humain dont la foi repose uniquement sur des prescriptions et des dogmes devrait nous inquiéter. Tant individuellement que collectivement. Une peur réaliste (rien à voir avec la xénophobie décriée par les partisans du multiculturalisme) fondée sur des observations vérifiables (la multiplication des demandes d’accommodements par exemple) permet d’anticiper ce qui pourrait se produire, dans un esprit préventif.

Je m’écarte? Pas vraiment. Car si j’étais musulmane, pour me brancher sur le port du voile, il faudrait d’abord que j’aie la chance d’évoluer dans un environnement social où le doute, les remises en question et les critiques sont tolérés. Pas évident. Supposons que j’aie cette chance. La chance de pouvoir décider par moi-même, pour moi-même, de revêtir ou non ce signe convictionnel qu’est le voile. Qu’est-ce que je ferais?

Encore là, pas si simple. Car comme être humain, exercer  une vraie liberté intérieure, ce n’est jamais une mince affaire. Peu importe l’enjeu. Se défaire de nos automatismes, de nos préjugés, remettre en question les idées reçues, les concepts à la mode, prendre conscience de nos conditionnements et j’ajouterais, interpréter le Coran, ça demande un long et sérieux travail de réflexion.

Si j’étais musulmane, je serais inévitablement conditionnée par toutes sortes de choses (nous le sommes tous) et il faudrait m’arrêter pour évaluer ces choses : les idées de mon mari et des hommes de mon milieu en matière de sexualité, l’héritage religieux de mes parents, les valeurs des voisins, de la famille élargie, l’enseignement religieux et les modèles offerts au cours de mes études (en supposant que j’aie eu accès aux études), l’influence de mes amies, voilées ou non, etc.

Alors, suite à cet examen, est-ce que je le porterais, le voile, si j’étais musulmane?

Je ne pense pas, non.

Pour plusieurs raisons maintes fois formulées par les procharte.

Pour des motifs historiques, bien sûr (lire l’article de C. Le Moigne-Tolba, « Depuis quand les femmes doivent-elles porter le voile? Aux origines du foulard », no 21 du magazine Ça m’intéresse Histoire)

Pour des motifs d’égalité hommes-femmes. Tout à fait.

Pour toutes les raisons que nous donne l’une de nos grandes intellectuelles, l’essayiste Djemila Benhabib.

Mais surtout parce qu’en y réfléchissant bien, on comprend que la neutralité exigée des employés de l’État dans le projet de charte du gouvernement est pleine de bon sens. Même mon fils de dix ans en a rapidement saisi l’essence,  comme en témoigne son analogie :

« La neutralité de l’État, c’est comme au hockey. Quand on est arbitre, on ne porte pas le chandail de l’une des équipes. Même si on a une préférence. »

Elsy, quand je t’entends affirmer dans les médias que si ton employeur exigeait que tu retires ton foulard, tu serais forcée d’abandonner ton emploi, je m’interroge. Est-ce que ton sentiment religieux est entièrement tributaire du signe qui l’exprime? Si oui, qu’est-ce que ça dit de ta foi? Mais surtout de la part de doute dans ta foi? Par ailleurs, serais-tu plus attachée à ton hijab qu’à tes collègues, qu’à ton milieu de vie professionnel? Plus attentive à ton image extérieure qu’aux besoins des jeunes?

Bien sûr que non.

Alors, dis-moi, si notre employeur nous demandait de retirer nos signes religieux sur nos heures de travail, ton foulard, ma petite croix, ça menacerait nos croyances, notre foi?

Et si le projet de loi 60 venait à être adopté, tu quitterais ton emploi? Vraiment?

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