À mes amis écrivains

Lubies d’écrivain au fil de la création

24 juillet 2015

J’écris… et tout à coup me vient le besoin pressant, impératif, de relire, de retrouver un bouquin. Je le cherche, j’ai désespérément besoin de ce bouquin-là, je ne le trouve pas. Moins je le trouve, plus j’en ai besoin. Plus j’en ai besoin, plus cherche…

… dans mes nombreuses bibliothèques (l’ordre alphabétique n’aide en rien), dans mes boîtes de préparations de cours (pourtant bien identifiées), sur mon bureau, sur plancher de mon bureau, sur la table de la cuisine, dans mon sac à main, dans le panier à côté de mon lit…

Rien.

Mon impatience monte, je manque d’air, j’ai l’impression d’étouffer. Je cherche encore, avec de moins en moins d’énergie…

Je me rabats sur un autre livre de la même «famille».

Je me remets à écrire, mais le cœur n’y est plus.

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JUILLET / La mort, l’amour, la vie en 3 extraits choisis par Aïcha

Chaque mois, je vous propose une petite incursion dans ma bibliothèque, en espérant vous communiquer ma passion pour la littérature!

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La mort

« Ce matin, sur le boulevard, ma mort marchait à mes côtés, sous les platanes. Comme moi, elle cherchait la fraîcheur. Elle est arrivée sans prévenir: d’un seul coup, je n’avais plus aucune envie de vivre. Cela ne se remarquait pas. Cela n’avait d’ailleurs rien de remarquable. Si on m’avait regardé, on n’aurait vu qu’un homme un peu lourdaud cheminer dans l’ombre des arbres, mettre deux lettres à la poste, puis remonter dans sa voiture et partir déjeuner chez ses parents. Là, nous étions cinq à table: mon père avec, derrière lui, comme un ange fourbu, le désespoir d’être perdu dans le grand âge. Ma mère était seule avec elle-même. Ma mort est restée sur mes genoux pendant tout le repas. On peut très bien ne plus vouloir vivre et manger de la viande et des pommes de terre sautées. Je suis rentré chez moi, je me suis allongé sur le lit. Ma mort semblait aussi accablée que moi par la chaleur. Quelques minutes ont passé. Je me suis levé, j’ai préparé un café et j’ai ouvert un livre de poèmes. De la lumière sortait du livre. Je crois que c’est à cet instant-là que la mort s’en est allée de l’appartement en traversant la porte, sans faire de bruit. »

Christian Bobin, Autoportrait au radiateur

L’amour

«Un matin, je la surpris. C’est-à-dire qu’elle me surprit. La petite rousse était dans la classe, très calme, fouillant dans son pupitre, là-bas. Elle sourit en me voyant et respira une petite fleur qu’elle avait sur son ruban. Je me sentis drôle et si bêtement paralysé. Que dit-on? Que fait-on? Elle s’approcha, me frôla sans bruit comme une chatte en me glissant dans la main une orange tiède. Elle avait les yeux couleur de fond de ruisseau, le même que chez Ludger où j’avais pêché des truites. Une minuscule chaîne d’argent effleurait son cou et disparaissait sous son lourd chignon. Je restai là longtemps, l’orange à la main, ébahi comme devant une toile qui vous lance des invitations à des plages inconnues!»

Félix Leclerc, Pieds nus dans l’aube

La vie

« Ils ne savent pas ce qu’ils vont trouver. Parfois, il se produit une chose extraordinaire. L’année dernière, après un éboulement de terrain, ou l’explosion d’une mine, je ne me souviens pas bien, ils ont trouvé une petite fille de deux ans au fond d’une caverne. Elle chantonnait. Voilà ce qu’ils ont entendu. Une petite fille chantonnait sous la terre, protégée par un mur de roches. Deux jours dans le noir, seule, et elle chantonnait, elle s’exerçait à parler.

La vie est incroyable. »

Élise Turcotte, Le bruit des choses vivantes

Féministe.

Première partie d’une petite déclaration en trois temps.

Je suis féministe quand je pense à ma grand-maman; je ne peux pas imaginer ça, quinze enfants.

Et pourtant.

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Grand-maman (quatrième à partir de la droite) et ses quinze enfants à l’occasion du mariage de l’une de ses filles.

Je suis féministe parce qu’aucun des hommes que j’ai aimés n’a parlé de contraception le premier. Aucun. Je n’en fais ni un scandale ni une maladie ; je rêve simplement du jour où il brisera la glace pour que nous puissions jouir à tête reposée. La légèreté que je puiserais dans telle initiative!

En attendant, je sensibilise mon fils de onze ans : « Tu vois, à la pharmacie, les préservatifs se trouvent juste ici… » Et je prie pour que les parents de ses copains en fassent autant! Parce qu’un jour, pas si lointain, les hormones de ces énergiques petits préados vont s’activer! Et ce jour-là, que trouveront toutes ces hormones hyperactives dans leur champ de mire? Ma fille! Ma belle grande fille qui, forcément, n’aura plus dix ans…!

Mais je reviens à la contraception. Ou plutôt à l’échec cuisant de la contraception, malgré la rapide disparition des familles nombreuses…

Trente mille interruptions volontaires de grossesse (IVG) se pratiqueraient chaque année au Québec. C’est troublant. Cent mille au Canada. Et autour de quarante millions à l’échelle mondiale. Près de la moitié de ces IVG seraient des avortements clandestins.

Misère.

Chaque année, des milliers de femmes meurent des suites d’un avortement à risque (un décès toutes les neuf minutes!), mais le droit à l’IVG est toujours limité dans plus de deux tiers des pays du monde. Et l’avortement demeure un sujet délicat, voire tabou. Même chez nous. Même en famille, même entre sœurs ou entre amies. Je le sais, il m’est arrivé d’essayer d’en parler ouvertement… Pas simple. J’ai toujours eu l’impression de marcher sur des œufs…

Ces désolantes statistiques (1) font de moi une féministe, une militante pour l’éducation et la contraception. Elles font aussi et surtout de moi une maman outrée. L’éducation sexuelle a disparu des écoles secondaires québécoises depuis 2005, c’est-à-dire depuis une dizaine d’années. (2) Combien de temps, je vous le demande, attendrons-nous passivement son retour? En navigant dans notre Nouveau Monde numérique aux visages multiples – y compris pornographiques – qui doute encore du besoin criant d’un solide programme d’éducation à la sexualité dont le contenu serait intégré aux matières obligatoires et offert par du personnel qualifié? Qui? Ça rechigne du côté de Toronto? (3) Et alors? Qu’est-ce qu’on attend au juste pour s’indigner?

Je suis féministe pour de nombreuses raisons. Notamment parce que j’ai la chance de n’avoir jamais vécu une grossesse non désirée. Je suis consciente de cette chance de n’avoir jamais connu l’ultime désenchantement du sexe ou de l’amour :

tomber enceinte sans l’avoir souhaité
sans y être préparée…

Je n’ai jamais pensé… J’aurais un enfant – un garçon? une fille? – qui aurait l’âge de… Je n’ai pas à faire ce triste calcul. Toutes mes amies, toutes mes étudiantes (combien de confidences ai-je reçu au fil des ans?), ne peuvent pas en dire autant.

Cette scène du premier roman de Gabrielle Roy (Bonheur d’occasion, 1945), étudiée au début de mes études littéraires, c’est-à-dire dans ma jeune vingtaine, y est sans doute pour quelque chose dans le «sérieux» que j’ai toujours accordé à la contraception :

«Lorsqu’elle [Florentine] se redressa, pâle, le visage humilié, sa mère la regardait. Elle la regardait comme elle ne l’avait jamais encore vue, et la découvrait soudain. Elle la regardait avec des yeux agrandis, fixes, et une expression de muette horreur. Sans pitié, sans amitié, sans bonté : rien que l’horreur plein les yeux. Presque violente, d’une voix qui montait, elle s’écria :

– Mais qu’est-ce que t’as donc, toi! Hier, à matin, pis encore à soir… On dirait que t’es…

Elle s’était tue et les deux femmes se regardaient comme deux ennemies. […]

Florentine, la première, abaissa la vue.

Une fois encore elle chercha les yeux de sa mère, avec des paupières battant lourdement, avec un tressaillement des lèvres et une angoisse de tout son corps : la première fois et la dernière fois sans doute qu’elle mettait dans son regard cet appel d’être traqué. Mais Rose-Anna avait détourné la tête. Son manteau penchait sur son buste grossi. Elle semblait être devenue une chose inerte, indifférente, à demi enfoncée dans le sommeil.»

Ouf.

En moins de deux cents mots, tout est là. Tout est dit. Tout.

Et Gabrielle Roy n’a pas eu d’enfant…

Il m’arrive de lire cet extrait de Bonheur d’occasion à mes étudiants, pour ensuite le commenter à voix haute. Je me demande parfois ce que mes élèves retiennent de mes petites envolées féministes. Arrivent-ils à me suivre quand je compare, par exemple, l’impitoyable réaction de Rose-Anna à ces premières lignes du roman d’André Langevin, Poussière sur la ville (1953)?

« Une grosse femme, l’œil mi-clos dans la neige me dévisage froidement. Je la regarde moi aussi, sans la voir vraiment, comme si mon regard la transperçait et portait plus loin, très loin derrière elle. Je la reconnais vaguement. Une mère de plusieurs enfants qui habite dans le voisinage. »

Reconnaissent-ils en cette femme au regard dur, cruel, endurci par les exigences d’une grosse famille, la vaillante mère-courage de Florentine, Rose-Anna, imaginée par Gabrielle Roy? Que pensent-ils vraiment du suicide tragique de Madeleine, le personnage féminin de Langevin, l’indomptable femme adultère du roman québécois? Comprennent-ils que l’insubordination d’une femme libre ne peut se solder, dans une ville minière québécoise du début des années 1950, que par l’ultime punition : la mort?

Dans le secret de mes relectures de Poussière sur la ville, mon roman préféré, j’ai souvent imaginé la jeune Madeleine prise au piège d’une maternité accidentelle, fruit d’une rencontre avec son amant ou encore d’un bref rapprochement avec son propre mari (ce qui serait paradoxalement beaucoup plus grave puisque Madeleine refuse instinctivement son rôle d’épouse et de mère au foyer). On s’entend, ce n’est pas dans le roman, mais je ne pense pas me tromper en affirmant que Langevin nous permet de l’envisager.

Je suis féministe. Quand j’enseigne, je me demande souvent quelle est la part de Rose-Anna, de Florentine ou de Madeleine en moi. Mais la plupart du temps, je me demande quelle avenue j’aurais choisie si j’étais venue au monde le 2 juillet 1901, jour de naissance ma grand-maman…

À suivre…

(1) « L’avortement dans le monde », Statistiques de l’Institut national d’études démographiques.
https://www.ined.fr/fr/tout-savoir-population/memos-demo/fiches-pedagogiques/l-avortement-dans-le-monde/

(2) DUBÉ, Catherine. «Éducation sexuelle : la réforme inachevée », L’Actualité, 7 oct. 2014.
http://www.lactualite.com/societe/education-sexuelle-la-reforme-inachevee/

(3) MCQUIGGE, Michelle, «Contestation des cours d’éducation sexuelle en Ontario: une école se vide», La Presse Canadienne.
http://www.lapresse.ca/actualites/201505/04/01-4866753-contestation-des-cours-deducation-sexuelle-en-ontario-une-ecole-se-vide.php

Ce samedi-là (ou l’annonce de la séparation)

C’est avec beaucoup d’émotion que je vous partage ce texte écrit au mois de juin 2014.

Que ma réflexion toute maternelle alimente à tout jamais l’espérance de mes enfants.

 

Ce samedi-là

Au cours de la dernière année, j’ai médité plus souvent qu’à mon tour. Et pour cause. Mais je ne vais pas élaborer là-dessus. Pas tout de suite. Pas prête. Pour le moment, une seule chose compte : mes enfants. Entourer mes enfants. Les entourer d’amour. De toute évidence, témoigner de cette constante préoccupation ne sera pas de tout repos ; là, tout de suite, alors que je vous écris, l’émotion monte, la peine comprime ma gorge, m’étrangle, et j’ai l’impression d’étouffer.

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Time out.

Je vais prendre l’air.

Pas envie de pleurer.

 

***

La pause qui devait durer quelques minutes a finalement duré quelques jours.

Est-ce que je redoute la réflexion qui s’impose pour éclairer le présent et me donner un nouveau souffle?

Est-ce que j’ai peur des réponses à mes propres questions?

Ce matin me reviennent les mots bienveillants et tendres d’un message inattendu :

Bonjour, Aïcha

Je viens simplement te souhaiter une bonne semaine. Tu traverses une période de turbulences, il te faut trouver les énergies de résilience. Que ta nouvelle vie soit à l’image du jeune printemps : dans quelques jours, la nature va exploser. Des énergies latentes vont surgir.
Ainsi ta vie. Patience, endurance, résurrection !

xxx Papa

Je suis choyée d’avoir un papa aussi aimant. Et, tiens, tiens… une fillette lève-tôt qui s’invite à l’instant dans mon bureau pour m’offrir… une fleur! Une belle grande fleur rose et un papillon au large sourire sous un soleil en coin. J’accepte son joli dessin. À ma demande, elle l’épingle sur le mur. Ses yeux brillent. Son sourire irradie! Son petit corps de neuf ans vibre. Elle parle. Elle parle. Elle commente son dessin. Les explications fusent et tout à coup la voilà, comme souvent, intarissable! Je n’écoute pas vraiment. Ou plutôt si, j’écoute. J’écoute comme elle parle, ma fille. Avec tout le corps. Avec toute sa personne. Ses paroles m’échappent, c’est vrai, mais leur musique se dépose en lieu sûr, au fond de moi. Je prends le temps de dire « merci ». Je dis aussi « je t’aime. », ça vient tout seul, et je laisse la joie circuler librement entre nous.

Puis je lui fais le plus généreux des câlins qu’elle me rend au centuple.

« Moi maman je t’aime plus! ».

Et elle repart comblée.

Manifestement, elle se porte bien, ma fille. Très bien même. Mon fils aussi. C’est à n’y rien comprendre. C’est un mystère. Je pensais pourtant leur causer un traumatisme. Je pensais provoquer de déchirantes crises de larmes et de colère. Je croyais les amocher, briser leur vie. Du coup, je ne serais plus la maman toute puissante qui a réponse à tout, la maman paratonnerre qu’ils avaient toujours connue. Je ne les mettrais plus, coûte que coûte, à l’abri des coups durs. Cette fois, nous serions tous les trois exposés. Tous les trois également secoués par la violence de l’orage. Sans compter leur papa. Et puis chacun se relèverait comme il peut, moi y compris, plus ou moins dévasté selon l’ampleur des bourrasques, impossible à prévoir, et leurs inévitables dommages.

Pour tout dire, quelques jours avant l’annonce, je me suis mise à anticiper le pire : désarroi, agressivité, culpabilité, rancune, et j’en passe. J’avais soudain l’impression de plonger mes enfants dans un chaos dont ils ne se remettraient jamais tout à fait. Je m’indignais : «Une mère n’est pas faite pour ça. Aucune mère n’est faite pour ça!» Je me disais : «À partir de maintenant, mes enfants auront des problèmes. »
Quelques minutes avant de prendre la parole, morte de peur, j’ai même pensé : « Nous allons hypothéquer leur avenir. Tout ce que nous avons bâti s’effondre. Tout s’écroule. ».

Heureusement, je me trompais.

Mais dans ma tête, à ce moment-là, je vous jure, c’était comme si tout le cheminement de la dernière année s’était subitement effacé, comme si mes efforts d’introspection n’avaient servi à rien, comme si je revenais brutalement à la case départ : « Je suis l’adulte, je suis la maman. C’est à moi de renoncer. Toujours. C’est à moi de faire les sacrifices. »

Je suis tout de même allée de l’avant. Parce que ça me semblait juste. Parce qu’en écoutant cette petite voix, à l’intérieure de moi, ça me paraissait toujours la bonne, la seule chose à faire. J’aurais pu attendre. J’aurais pu laisser passer l’été, les vacances, la rentrée scolaire, Noël, et quoi encore? J’y ai songé, bien sûr. Toutes les raisons sont bonnes quand on manque de courage. Et la famille, c’est souvent l’excuse parfaite pour ne plus exister. Mais à un certain moment, mon cinéma intérieur – les scénarios-catastrophes que je me faisais en imaginant la réaction de mes enfants – est devenu si terrifiant qu’il dépassait forcément le réel à venir. J’en ai pris conscience, et j’ai décidé de faire grand saut : R. et moi, nous avons annoncé, en y mettant le plus de douceur et d’amour possible, notre rupture amoureuse à nos enfants.

Ce samedi-là,

Ce samedi-là, je ne peux pas encore en parler.

Le deuil,

l’amour,

la Vie.

N’oubliez pas de partager les textes que vous appréciez. C’est la meilleure façon de m’aider à bâtir une communauté de lecteurs!

Une histoire pour grandir

Petits et grands défis

Samuel refuse de manger. Noémie a peur du noir. Julianne a perdu sa grand-maman adorée. Mathis n’aime pas du tout la nouvelle suppléante de son enseignante. Alexandrine pique des crises depuis la naissance de son petit frère. Julien n’est plus le même depuis le départ de son papa. Antoine redoute la chirurgie qu’il devra subir la semaine prochaine. Malgré le nombre grandissant d’ouvrages et de sites internet consacrés à l’éducation des enfants, les parents manquent parfois d’idées pour aider leur enfant à surmonter un problème, petit ou grand.

La métaphore, un outil de changement

Quand les conseils des proches et des experts ont été mis en pratique sans succès, il est temps de recadrer complètement la situation problématique. Accessible à tous les parents et aux enfants de tout âge, flexible à souhait, la métaphore se révèle un outil puissant de changement puisqu’elle permet de vaincre les résistances opposées à un message direct. Chaque enfant a sa personnalité, son rythme et ses difficultés. Et les recettes toutes faites ont leurs limites, en cuisine comme dans les rapports parents-enfants. Aussi, le parent peut offrir de nouvelles alternatives à son enfant en créant pour lui une histoire «sur mesure».

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La métaphore est une figure de la ressemblance qui permet de rapprocher deux aspects de la réalité qui se ressemblent, comme la comparaison, mais sans l’aide de termes de comparaison (comme, ainsi que, pareil à, tel).
Ex. de comparaison Pier-Alexandre est lumineux comme un rayon de soleil!
Ex. de métaphore Au réveil, c’est un rayon de soleil!

Qu’est-ce qu’une histoire pour grandir?

Une histoire pour grandir est une métaphore filée (métaphore se prolongeant sur plusieurs lignes) qui reprend, sous une forme symbolique, les éléments de l’expérience réelle d’un enfant et propose une solution surprenante à un problème dans le but d’entraîner un changement.

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Par où commencer?

D’abord, le parent choisit un contexte pour l’histoire. Forêt magique, conte de fées, Moyen Âge, univers marin ou planète lointaine par exemple. Ensuite, il invente une histoire en s’assurant que son enfant trouvera, sous une forme symbolique, imagée, tous les éléments de la situation réelle. Une métaphore bien construite permet à l’enfant de reconnaître son problème, les solutions explorées jusqu’à présent, les obstacles à franchir (ces solutions et obstacles deviendront des péripéties), ses proches et le changement espéré. Plus l’histoire sera personnalisée, plus l’enfant sera heureux de l’entendre!

Une histoire «sur mesure»

Pier-Alexandre, trois ans, aime reconnaître dans son histoire quelques paroles de chansons de Benoît ou de Passe-Partout. Il prend plaisir à compléter les expressions de ses personnages animés préférés. Maman lance une phrase : «On va traverser le pont…» Et Pier-Alexandre s’empresse de poursuivre, tout excité : «… qui mène à la rivière. C’est gagné! C’est gagné!» Il aime aussi retrouver les mots d’amour de son papa dans la bouche du héros : «Je t’aime gros comme le soleil et toutes les étoiles dans le ciel!». En somme, plus l’enfant reconnaît ce qui lui est cher, son toutou favori, son ballon chanceux, plus il est touché. Quand la métaphore est efficace, la communication s’établit à plusieurs niveaux en même temps, ce qui permet au parent d’avoir accès aux ressources inconscientes de son enfant.

Comment conclure?

En guise de conclusion à l’histoire, le parent proposera une ou plusieurs solutions surprenantes au problème. Faute d’inspiration, il pourra tout aussi bien opter pour la métaphore sans fin en invitant son enfant à trouver lui-même une solution originale au problème du héros et donc, indirectement, à son problème! Les solutions des enfants, faut-il le rappeler, sont souvent plus créatives que celle des adultes. Une preuve? Récemment, Pier-Alexandre a vaincu sa peur du noir de son propre chef en demandant la permission de fermer complètement la porte de sa chambre et d’éteindre la lumière du corridor attenant pour faire place à l’obscurité totale. «Maman, je n’avais peur que des ombres!», explique-t-il tout bonnement, subitement rassuré.

Le pouvoir étonnant de la métaphore

Les impacts de la métaphore sur la relation parent-enfant sont nombreux et remarquables. En faisant appel aux symboles, la métaphore a le mérite de créer une passerelle entre le conscient et l’inconscient. Elle permet tantôt de dissuader l’enfant d’une mauvaise habitude, tantôt de l’encourager à relever un défi. Lue ou racontée dans des mots de tous les jours, bien à l’abri dans la complicité d’une relation intime sans artifice, elle enrichit la relation affective et marque un précieux temps d’arrêt dans le bourdonnement de la vie de famille. Or l’amour, c’est bien connu, grandit dans le temps.

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Un cadeau inestimable

Privilégiés, Samuel, Noémie, Julianne, Mathis, Alexandrine, Julien, Antoine et les autres pourront bénéficier d’un cadeau inestimable : une histoire pour grandir. Une métaphore filée à même les mots de papa ou maman. Face à leur problème initial, ils auront de nouvelles options. Et dans la vie, plus on a de choix, plus on avance! Qui dit mieux?

Aïcha Van Dun
Illustrations : Mélisandre Lafond

La pensée positive revisitée par les parents : le recadrage

«Ah! Je n’avais jamais vu ça comme ça!»
La pensée positive revisitée par les parents grâce au recadrage
par Aïcha Van Dun

Ce texte a d’abord été publié sur petitmonde.com puis sur le magazine web destiné à la famille yoopa.ca

Les librairies abondent d’ouvrages sur les bienfaits de la pensée positive. Aussi, chacun sait que la façon de penser d’un individu affecte son humeur. Quand quelqu’un anticipe toujours le pire et carbure de manière chronique à des pensées négatives, sa motivation décline et son dialogue intérieur tourne constamment à la critique ou à l’autocritique. Cela peut entraîner des épisodes dépressifs ou une détérioration de l’image de soi.

Ceci dit, en tant que parent, on ne sait pas toujours comment s’y prendre, concrètement, pour favoriser une bonne estime de soi chez nos enfants. Je vous propose un moyen simple et efficace : le recadrage.

Qu’est-ce que le recadrage?

Le verbe cadrer, lorsqu’il est transitif, signifie «disposer, mettre en place» (dict. Robert). Recadrer signifie donc disposer à nouveau ou remettre quelque chose en place. Autrement dit, en recadrant les pensées négatives de vos enfants, vous amènerez vos enfants à changer leur regard sur eux-mêmes, sur les autres ou sur leur environnement. Un recadrage efficace vous permettra de leur apprendre à outrepasser les limites du cadre de leur raisonnement initial et de transformer, par la même occasion, le vécu émotionnel que vous jugez nuisible à leur estime d’eux-mêmes.

En somme, le recadrage, c’est l’art de transformer la perception qu’une personne se fait de la réalité.

Changer le sens de situations perçues de manière négative

Mathilde, onze ans, a l’habitude de se déprécier lorsqu’elle dessine, bricole ou peint. Récemment en visite chez sa grand-maman, elle exprimait sa déception ainsi face à une peinture, la seconde de la matinée, dont elle était profondément insatisfaite (sa première peinture l’avait déçue à cause des fleurs qu’elle n’avait pas réussi à centrer sur la toile) : «Grand-maman, c’est raté! C’est raté! Regarde, c’est bleu piscine! Le ciel n’est pas bleu piscine! Je ne suis pas bonne en peinture.»

Bien sûr, dans une telle situation, la grand-maman aurait pu enseigner à sa petite-fille comment mélanger les couleurs de manière à obtenir la couleur désirée, un bleu plus conforme à l’idée qu’on se fait généralement du ciel. C’est ce qu’elle a d’ailleurs fait avec tact et amour. Le recadrage de sens lui aurait toutefois sans doute permis d’aller plus loin puisqu’il aurait amené la fillette à percevoir comme un atout ce qu’elle percevait comme un handicap.

Le recadrage du travail artistique de Mathilde aurait pu ressembler à ceci : «Sais-tu, ma belle, que les peintres impressionnistes, dont les tableaux sont aujourd’hui célèbres dans le monde entier, ont d’abord été jugés très sévèrement par les critiques d’art de leur époque? Ces peintres-là étaient si créatifs! Ils avaient décidé, par exemple, de ne pas dessiner d’abord sur leurs toiles pour définir la forme de leurs personnages. Ils peignaient plutôt par petites touches directement sur leurs toiles, ce qui pouvait donner l’impression que leurs personnages n’étaient pas terminés! Tu as peut-être, comme les impressionnistes, le don d’amener les gens à voir les choses autrement! Ton «bleu piscine» est le signe que tu es sensible, créative et pleine d’imagination!»

Dans l’exemple précédent, le recadrage est bonifié par une comparaison. Les exemples qui suivent vous convaincront qu’un simple recadrage de sens permet souvent aux pensées positives de triompher.

Situations considérées comme négatives par l’enfant

«Mon professeur m’a traité de tortue. Il se plaint que je suis toujours le dernier habillé pour aller jouer à l’extérieur.»

«Annabelle m’énerve! Elle me pose cinquante millions de questions sur le déménagement de papa.»

«Elle (petite sœur) prend toujours mes affaires!»

Situations recadrées par le parent

«Ton professeur a la chance de pouvoir compter sur un élève calme pour lui montrer comment déjouer le stress!»

«Annabelle s’intéresse vraiment à toi! Elle veut sûrement s’assurer que tu vis bien le déménagement de ton papa.»

«Elle veut t’imiter parce qu’elle te trouve grande et habile!»

Changer le contexte pour trouver une utilité à un comportement

Guillaume, neuf ans, se sait atteint du déficit d’attention. Il se dévalorise constamment parce qu’il n’arrive pas à terminer les tâches qu’il entreprend. Un soir, en rentrant de son cours de piano, il exprime son désarroi à son père en disant : «Inutile de me payer des cours de piano! J’ai le déficit d’attention! Je suis incapable de me concentrer! Je pars tout le temps dans la lune!»

Partant de l’idée que tout comportement peut avoir une utilité, le papa de Guillaume peut rehausser l’estime de soi de son fils en effectuant ce qu’on appelle un recadrage de contexte, c’est-à-dire en identifiant un contexte où le comportement de Guillaume s’avèrerait utile et approprié. La réponse du papa pourrait alors se formuler comme suit : «Tu as raison, Guillaume, d’affirmer qu’il est parfois difficile pour toi de te concentrer sur les consignes qu’on te donne. En même temps, tu es particulièrement doué pour concentrer ton attention à l’intérieur de toi. Et je suis certain que les grands pianistes ont besoin d’être à l’écoute de ce qui se passe à l’intérieur d’eux-mêmes pour bien interpréter la musique!»

D’autres recadrages de contexte

Comportements perçus de manière négative par l’enfant

«Je suis trop sensible.»

«Maman, tu es toujours pressée.»

«Jérôme (ami de la garderie) crie tout le temps.»

Comportements recadrés par le parent

«C’est vrai que tu es sensible! Cela t’a permis de consoler ta petite sœur hier alors que ton papa et moi n’y arrivions pas!»

«Tu aimes bien que je me presse, la fin de semaine, quand nous nous préparons pour aller patiner!»

«Dis-moi, c’est bien Jérôme qui a crié, la semaine dernière, pour prévenir la gardienne que tu avais la nausée?»

Vous aurez compris, en vous familiarisant avec ces exemples, que pour revaloriser certains comportements de vos enfants, il importe de bien connaître le contexte auquel ils font initialement référence. Demandez-vous en quoi tel comportement est perçu de manière négative par votre enfant, où et quand. Cela vous permettra de viser juste au moment de choisir un nouveau contexte.

Prêts à recadrer?

Ça y est. Je vous ai convaincus de la puissance du recadrage et vous voilà prêts à recadrer la moindre pensée négative de vos enfants! Après tout, pensez-vous, qu’ai-je à perdre à essayer?

Je vous répondrai que le recadrage exige un certain entraînement, le sens de la répartie et une bonne dose d’intuition. Comme le dit Édouard Finn dans Stratégies de communication, «[…] il ne s’agit pas, comme dans Cyrano, de suggérer qu’un long nez peut servir de perchoir aux oiseaux»

1. Évidemment, il ne s’agit pas non plus de se servir du recadrage pour nier la légitimité des émotions de votre enfant. Aussi, avant de vous lancer, pourquoi ne pas vous exercer un peu en recadrant les quelques affirmations qui suivent?

Situations considérées comme négatives par l’enfant

«Grand-papa ne m’a pas téléphoné à mon anniversaire. Il ne s’intéresse pas à moi.»

«Jade (une amie) a préféré passer l’Halloween avec ses cousines. Elle ne m’aime pas.»

«Mon entraîneur de soccer m’a laissé sur le banc pendant vingt minutes! Il me trouve pourri!»

Pouvez-vous recadrer les trois situations précédentes? Si oui, comment?

Comportements perçus de manière négative par l’enfant

«J’oublie toujours tout!»

«Anne-Marie (une camarade de classe) parle vraiment trop!»

«Vincent (un cousin) rit toujours de moi!»

Pouvez-vous recadrer les trois comportements précédents?

Comment savoir si le recadrage proposé a été accepté?

Ultimement, pour savoir si votre recadrage a changé le regard de votre enfant sur lui-même, sur les autres ou sur son environnement pour le mieux, vous observerez des changements dans son non-verbal : rire généreux ou sourire étonné, regard surpris, relâchement musculaire, par exemple. Imaginez un peu votre bonheur quand junior s’exclamera : «Ah! Je n’avais jamais vu ça comme ça!» Et comme les enfants apprennent plus vite que leur ombre, sans tarder il vous surprendra à son tour en flagrant délit… de pensées négatives! Autant voir tout de suite le verre à moitié plein.

Note

1 FINN, Édouard. Stratégies de communication, Éd. de Mortagne, Boucherville, 1989, 296 p.

Louise et Julie

J’ai écrit la nouvelle qui suit il y a plusieurs années. Sur le plan littéraire, elle n’est pas très réussie, Je n’ai d’ailleurs pas cherché à la faire publier. Mais je l’aime tout bien parce qu’elle témoigne de ma conception de la relation prof-élève au cégep où j’enseigne la littérature, comme Louise.

C’est un texte sur le thème du deuil (décidément, c’est un thème qui m’est cher).

Louise et Julie
Nouvelle inédite sur le thème du deuil
Par Aïcha Van Dun

Lundi matin, 7 h 55. Au cégep, la session tire à sa fin. Fidèle à son habitude, Louise Champagne se poste à l’entrée de sa classe pour accueillir ses étudiants, mais sans entrain. Comme toujours, les filles entrent avant les garçons, mais tous tardent à s’asseoir, préférant parler du party de fin de session à venir que de l’examen final de français pourtant prévu pour le lundi suivant. Louise ne les presse pas trop, elle attend Julie.

L’horloge fixée au mur indique maintenant 8 h 05. Attirée par la lumière qui entre dans la pièce, Louise marche vers l’une des vieilles fenêtres pour regarder à l’extérieur où quelques ouvriers s’affairent déjà. Ce matin encore il faudra supporter le bruit de la construction du nouveau pavillon, pense-t-elle en soupirant avant de se diriger vers la table où reposent son cahier de notes, un stylo-feutre vert et un paquet de feuilles à distribuer. Heureusement, après ce cours auquel de toute évidence personne n’a envie de participer, pas même Julie, la journée sera consacrée aux traditionnelles rencontres individuelles de fin de session avec les finissants du programme d’Arts et lettres. Cette perspective donne du courage à Louise qui à présent parcourt rapidement ses notes, question de se mettre en train.

8 h 12. Louise jette un dernier coup d’œil vers la porte. Quelqu’un tourne la poignée… et le gros Fred Durette, en retard comme toujours, entre en roi et maître dans la pièce. En se dirigeant nonchalamment vers l’arrière, il lance d’une voix forte :

 Tabarnaaak!!! Faut croire que j’m’améliore! Chus même pas en r’tard!

Toute la classe éclate de rire. Louise soupire à nouveau, exaspérée. Il y a quelques années encore, elle aurait cloué le bec à Durette avec plaisir. Les effrontés de son espèce, elle n’en faisait qu’une bouchée! Mais tout ça ne l’amuse plus. En l’absence de Julie, la seule étudiante du groupe vraiment ouverte et curieuse de tout, de son regard profond et admirateur, Durette et les autres lui paraissent soudain quelconques, voire insignifiants. Et pour la première fois depuis trente ans, tout en faisant machinalement l’appel des noms, Louise songe à prendre sa retraite. Elle écarte toutefois rapidement l’idée de sa pensée, balaie sa classe du regard et prend la parole avec assurance pour signaler le début du cours. Si le groupe est nettement incomplet, ce n’est certes pas étranger au beau temps, se dit-elle en attendant que tout le monde soit prêt à commencer. Les grandes vacances sont dans l’air. Les filles profitent joyeusement du printemps pour se mettre en scène et les gars pour se rincer l’œil. À gauche, debout au fond de la pièce, la grande Annick et son amie Fannie discutent passionnément. Elles portent leurs jeans si bas sur les hanches qu’on en oublie leurs cheveux courts récemment teints en rose. Juste à côté, Gabriel, Jerry, Olivier, Karim et Durette se poussent du coude en gloussant. Chacun se tire une chaise au signal de Louise, mais à contrecœur. Dans la rangée du milieu, Xavier lisse sa barbe juvénile, l’air absent, Steve s’emploie à courber la visière de la casquette neuve de son ami Mathieu, Roxanne range le brillant à lèvres qu’elle vient d’appliquer généreusement sur sa bouche pulpeuse et Nadia tire maladroitement sur sa jupe trop courte. À l’avant, même Josée, qui généralement tâche de disparaître dans ses vêtements trop amples, a tenté de se mettre en valeur en relevant ses lunettes aux verres épais sur le sommet de sa tête.

-Alors, où en étions-nous la semaine dernière?

Puisque personne ne répond, Louise poursuit en s’efforçant d’adopter un ton plus enjoué. Mais intérieurement, une question la hante : comment expliquer l’absence de Julie aux trois derniers cours?

 En terminant, je vous avais suggéré de prendre quelques minutes à la maison pour rédiger la conclusion du commentaire composé sur Dom Juan dont nous avions rédigé le plan en classe. Je vous rappelle l’objet de notre analyse : la scène III de l’Acte I, celle où après avoir été abandonnée par Don Juan, Done Elvire le retrouve et exige qu’il explique son départ précipité. Quelqu’un souhaite se risquer à lire sa conclusion?

Roxanne mord sa lèvre inférieure, l’air embarrassé, Durette enfile sans scrupule les écouteurs de son baladeur et Josée replace prestement ses lunettes sur son nez.

 Reprenons notre raisonnement là où nous l’avions laissé jeudi dernier. Nous nous étions mis d’accord sur le fait que même si elle est impuissante devant le refus de Don Juan de renouer avec elle ou d’avouer ses fautes, Done Elvire fait honneur à son rang social en demeurant une femme digne.

Dehors, un poids lourd fait bruyamment marche arrière, ce qui pousse Louise à parler plus fort.

Elvire est une femme vertueuse, une héroïne tragique classique dont le rôle dépasse largement celui de l’épouse outragée. On le constate entre autres à la manière dont elle canalise sa colère à l’égard de Don Juan. En dépit de sa douleur, elle fait preuve non seulement de la noblesse d’esprit exigée implicitement par son rang social, mais d’une véritable noblesse de cœur beaucoup plus rare. D’après vous, d’où lui vient cette noblesse de cœur?

Louise interroge ses étudiants, mais sans conviction. Le bruit des travaux extérieurs augmente, ce qui l’oblige à forcer sa voix. Et puis à vrai dire, jamais elle n’a eu si peu envie d’enseigner qu’en cette matinée de printemps.

 Surtout, ne répondez pas tous en même temps! Je sais, je sais. C’est la fin de session, vous êtes surchargés de travail et moi… de corrections! Et puis il y ce bruit qui m’oblige à crier. Bon, tant pis. Exceptionnellement, je vous laisse partir.

Annick et Fannie se regardent et grimacent, incrédules. Le gros Durette se lève bruyamment, prêt à prendre la porte.

 En sortant, assurez-vous simplement de prendre un document sur ma table. Vous y trouverez mes directives en ce qui a trait à la synthèse ainsi qu’une conclusion exemplaire sur l’extrait de Dom Juan que nous avons analysé. Au besoin, venez me consulter à mon bureau. J’y serai toute la journée. Allez, à mercredi.

Bientôt, Louise se retrouve seule dans la classe, debout devant tous ces pupitres vides à se demander pourquoi elle enseigne et ce qu’il lui reste, à la fin, de toutes ces années consacrées à l’éducation. Et puis pourquoi continuer si elle n’arrive même plus à captiver ses étudiants, à leur transmettre son amour des livres et de la littérature? Avec Julie, mordue de politique et de cinéma étranger, elle croyait pourtant avoir amorcé quelque chose. Entre elles, le courant passait bien et donnait lieu à des échanges passionnants, comme avec Jean-Sébastien, Luc, Caroline, Christian, Marc-André et Mélanie à d’autres époques. En classe, Julie parlait peu, préférant nettement qu’on l’interroge, mais dans ses yeux rieurs et intelligents, une petite flamme avait grandi. Et tout naturellement, dès la rentrée, Louise avait repéré cette petite flamme qui ne demandait qu’à être nourrie.

Le bruit issu de la construction a cessé et Louise s’en veut tout à coup d’avoir renvoyé ses étudiants sans doute déjà en train de se prélasser au parc voisin. En rangeant lentement ses affaires, elle remarque, sur le dos de ses mains, quelques taches de vieillesse. Elle se dit alors qu’il est peut-être temps de passer au syndicat pour prendre des informations sur la retraite. Après tout, bien des collègues ont déjà tout planifié. Et puis Rachel se fera certainement un plaisir de la recevoir.

Pour se rendre au local du syndicat, Louise doit contourner le salon étudiant et passer devant le secrétariat général. Derrière le bureau de la réception, Gisèle la salue gaiement de la main. Louise s’approche. Elle profite de la bonne humeur de sa collègue et amie de longue date pour solliciter une faveur : inventer un motif d’ordre administratif qui justifierait un coup de fil au domicile de Julie. Au bout d’un moment, Louise a exposé à Gisèle toutes ses craintes au sujet des absences inhabituelles de Julie et Gisèle, curieuse de nature, accepte de jouer le jeu. Elle trouvera un prétexte qui lui permettra de téléphoner chez Julie pour glaner une explication.

Déjà, au sortir du secrétariat, le pas de Louise s’est allégé. Julie est certainement malade. Elle s’est cassé un bras ou une jambe, qui sait, en chutant bêtement de ses patins et s’ennuie, la pauvre, clouée à son lit depuis des jours. Ou bien elle est passée sous le bistouri d’un éminent chirurgien. Retirées, les dents de sagesse, avant même d’avoir posé problème! D’une façon ou d’une autre, pense Louise à voix haute, comme se convaincre elle-même, l’absence de Julie au cégep n’a rien à voir moi. N’empêche qu’au moment où elle frappe trois longs coups à la porte du bureau syndical, elle se promet de préparer un cours mémorable en vue du retour de Julie, mercredi. En attendant, personne n’ouvre la porte et Louise revient sur ses pas. C’est sûrement un signe, se plaît-elle à croire, qu’il n’est pas temps encore de se retirer. Et son pas s’allège encore un peu.

Tout au fond du couloir, Louise entre dans son bureau, le même depuis trente ans, et s’installe calmement devant l’écran de son nouvel ordinateur portatif, bien décidée à boucler la rédaction de l’examen final entamée la veille. D’emblée, une question lui vient : « Don Juan est-il athée ou simplement sceptique face à l’existence de Dieu? » Louise renverse sa chaise sur deux pattes. Elle se rit intérieurement du gros Durette qui devant une telle question s’en voudra d’avoir frayé davantage ce trimestre avec Nadia aux cuisses de velours qu’avec Molière. Elle prend plaisir à imaginer les joyeux commentaires qu’elle écrira en vert dans la marge de sa copie. Le vert, moins violent que le rouge, c’est pour l’espoir. L’espoir que l’automne prochain, Durette ne se retrouve pas dans un de ses groupes pour la troisième fois consécutive.

Louise termine tout juste de dactylographier son examen quand un son aigu émis par l’ordinateur la prévient qu’un courriel vient d’entrer dans sa boîte de réception. Le message est de Gisèle, il s’intitule simplement «Des nouvelles de ton étudiante ». Intriguée, Louise s’empresse de l’ouvrir. Dans la fenêtre qui apparaît à l’écran, elle lit :

Mission accomplie, Louise. J’ai rejoint le père de Julie. Très gentil le monsieur. Il était tout étonné que sa fille n’ait informé ni la direction ni ses professeurs de sa situation familiale. Son ex-femme, la mère de Julie, est décédée jeudi soir dernier des suites d’une transplantation cardiaque. J’ai pris les coordonnées du salon funéraire où on l’expose et je me charge de faire parvenir des fleurs. Elle n’est pas sortie du bois, ta pauvre Julie.

Passe me voir pour en savoir plus,

Gisèle

10 h 43. Le ciel s’est assombri. À travers la fenêtre basculante entrouverte dont elle s’approche lentement, au-dessus des grands arbres du parc, Louise aperçoit la formation en V d’une importante colonie d’outardes. Le spectacle a quelque chose de déchirant à cause de cet oiseau retardataire qui à chaque battement d’ailes perd du terrain dans l’ardoise du ciel. Louise s’assoit sur le rebord de la fenêtre et pose sa tête contre la vitre du haut comme elle le faisait souvent il y a quelques années. Les genoux repliés vers sa poitrine, elle tend soigneusement l’oreille, mais au lieu du cri prenant des oiseaux, c’est la voix révoltée de Julie qu’elle entend. Vous ne comprenez pas. Vous ne me croyez pas. Je sais que vous ne me croyez pas, mais je NE PEUX PAS VIVRE SANS ELLE. À moins qu’il s’agisse de ma propre voix, pense Louise croyant reconnaître cette voix qui d’instinct s’insurge contre les formules de condoléances convenues des proches et la ramène dix ans en arrière.

Dehors, de grosses gouttes viennent s’écraser contre la vitre. Julie n’a que dix-sept ou dix-huit ans, se dit Louise. Ma fille Justine avait son âge et je suis toujours là, dix ans après l’accident de vélo qui lui a coûté la vie, meurtrie comme le fruit tombé de l’arbre, à regarder tomber la pluie. Louise est meurtrie, c’est vrai, mais vivante malgré tout au milieu de tous ses bouquins poussiéreux, occupée à dénicher le livre qui touchera tel élève et guidera tel autre, un livre qui une fois prêté ne reviendra pas et qu’il lui faudra racheter tôt ou tard, en grommelant un peu.

L’averse bat son plein. Quelqu’un frappe à la porte. Sébastien entre sans gêne dans la pièce et s’assoit confortablement. Il a rendez-vous. Louise se marche sur le cœur et l’accueille chaleureusement, répond à ses questions au sujet de l’examen final et le questionne brièvement à son tour sur son avenir. Elle fouille ensuite dans sa bibliothèque et lui tend Les lettres à un jeune poète de Rilke qu’il glisse dans la poche arrière de son pantalon avant de repartir, tout content. L’étudiant suivant ne se présente pas à l’heure convenue. Louise revient alors vers sa bibliothèque et se met à tirer des rayons tous les livres susceptibles d’apaiser la souffrance de Julie. Au bout d’un moment, la table qui jouxte la bibliothèque est couverte d’une dizaine de couvertures familières. Louise retourne pourtant s’asseoir sur le rebord de la fenêtre. La pluie a cessé, mais dans le parc le vent secoue encore vivement le haut des arbres. Louise écrase sa joue droite contre la vitre froide.

La littérature ne peut rien pour Julie.

* * *

Mercredi matin, dernier cours de la session. Pour la première fois depuis janvier, Louise accuse quelques minutes de retard. Annick et Fannie en profitent pour réviser sagement leurs notes de cours et Mathieu pour courtiser maladroitement Nadia sous le regard envieux de Josée et de Steve. Assise calmement à sa place habituelle, Julie ne prête aucune attention à ses camarades de classe, elle attend Louise.

L’horloge indique 8 h 06. Louise entre dans sa classe à la hâte, un café bouillant à la main, visiblement agitée. Elle salue distraitement son groupe, dépose son sac à main sur sa chaise et s’apprête à débuter le jeu-questionnaire qu’elle a préparé en guise de révision quand elle reconnaît, sur le coin d’un pupitre de la deuxième rangée, la modeste couverture de son premier et unique recueil de poèmes. Sous l’effet de la surprise, elle renverse une partie de son café sur les tuiles grises du plancher.

Louise n’a jamais revendiqué le statut de poète. Elle lit d’ailleurs très peu de poésie. Ses vers, qu’une amie avait tenu à publier, n’ont pour elle aucune valeur littéraire. Ils lui sont venus sans effort et dans une simplicité désarmante, suite à la mort de Justine. L’écriture prolongeait alors doucement le temps d’aimer, permettait à Justine de s’attarder encore un peu comme elle se plaisait souvent à le faire, juste avant d’aller au lit. Lorsque Louise se relève après avoir essuyé grossièrement la petite flaque brune, ses yeux se posent à nouveau sur la couverture de son recueil, puis, un peu plus haut, sur le visage rond de Julie qui est là, pleinement là malgré la douleur vive logée dans son ventre depuis quelques jours.

Louise sourit à Julie. Julie pose sa main droite sur les poèmes de Louise et sourit timidement à son tour. Quelques secondes plus tard, le gros Fred Durette fait son entrée remarquée. La classe éclate de rire. La révision peut commencer.

Des racines et des ailes

Des racines et des ailes, c’est un recueil d’allégories que j’ai écrit pour les enfants de 4 à 8 ans. Le plus simple, c’est de l’acheter en ligne sur le site des Éditions Midi trente. Mais vous pouvez le commander dans n’importe quelle librairie!

Racine et ailes

Des racines et des ailes
Allégories de la forêt boréale

Texte : Aïcha Van Dun
Illustrations de Mélisandre Lafond
48 pages; 4 à 8 ans
ISBN : 978-2-923827-17-9

« On ne peut donner que deux choses à ses enfants : des racines et des ailes », dit le proverbe. C’est précisément ce que les allégories rassemblées dans ce recueil visent à offrir aux tout-petits : des racines, qui leur permettront de se sentir solides, aimés, de se faire confiance et d’affirmer leur identité, et des ailes, c’est-à-dire la capacité de développer des outils pour s’affirmer, évoluer, être créatifs et s’épanouir pleinement.

Des questions et des activités complètent l’ouvrage. Elles invitent l’enfant à s’engager activement dans un processus créatif et amusant, qui l’aidera à développer des habiletés essentielles à son épanouissement.

Ce recueil comprend cinq allégories mettant en scène d’attachants petits habitants de la forêt boréale :

Petite Feuille se fait des amis
Habiletés encouragées : surmonter sa timidité et développer des aptitudes relationnelles

La grande aventure de Pissenlit
Habiletés encouragées : se reconnaître une valeur personnelle et s’affirmer

Attention, Tourbillon !
Habiletés encouragées : maîtriser son impulsivité, respecter les consignes et penser aux autres

La colérite de Petit Tonnerre
Habiletés encouragées : maîtriser sa colère et l’exprimer sainement

Alto prend son envol
Habiletés encouragées : devenir autonome et réaliser des choses par soi-même

Miditrente_logo

La dernière floraison

La dernière floraison
par Aïcha Van Dun
Texte publié dans le numéro 1 des Cahiers littéraires Contre-Jour (2003)

Vous êtes dans moi comme la végétation est sur la terre.
Consuelo à Saint Exupéry)
Mémoires de la rose

C’est toujours très sournoisement que commencent les crises qui mènent Valérie chez S. Au départ, la jeune femme s’abandonne en toute confiance, remplie de bonnes intentions. Elle suit les conseils de ses proches, s’accorde quelques plaisirs, se gâte un peu, écoute ses besoins en somme. Puis, faute de faire l’amour à S. ou simplement de regarder le journal télévisé à ses côtés avec au cœur une joie ronde et pleine comme un œuf, elle tente par toutes sortes de moyens de secouer ses ailes, de se refroidir le cœur en plongeant par exemple dans l’eau bouillante de sa nouvelle baignoire sur pattes. Au début, rien ne laisse présager un dérapage. Valérie s’applique à s’inventer une vie nouvelle. Elle se sent plutôt bien, un peu lasse peut-être, un peu mélancolique aussi, mais sans plus. Elle aime se trouver en sécurité et au chaud dans le creux de son nouveau logis. Quand elle émerge enfin de l’eau du bain, les extrémités de ses doigts et de ses orteils sont couvertes de plis. Elle essore ses cheveux noirs, s’enroule dans une grande serviette de bain et se dirige vers la cuisine pour se verser généreusement à boire. Le goût sucré du porto lui plaît, mais ce qui lui plaît davantage, c’est l’effet relaxant qu’il procure. Sa peau blanche est encore rougie par l’eau chaude du bain quand elle passe de la cuisine au vaste séjour qui fait également office de chambre. Là, elle choisit un morceau de musique, les Trois Gymnopédies d’Erik Satie par exemple, boit un coup, laisse tomber la serviette qui la couvre, avale d’un trait une autre gorgée d’alcool, ferme ses yeux et se laisse entraîner doucement. Son corps souple se délie peu à peu. Il ondule si bien au son de la musique qu’on dirait qu’elle danse. Oui, Valérie danse sans se donner de répit dans la lumière douce de l’été indien, debout au centre de la pièce. C’est bon d’entendre la musique, se dit-elle. C’est enivrant! Trop enivrant sans doute, comme le porto qui la soutient de moins en moins.

Dehors, la lumière baisse. Valérie se sent glisser dangereusement. Elle s’approche de la fenêtre et aperçoit Anna, son ancienne voisine, locataire du rez-de-chaussée de l’immeuble de S., qui marche d’un pas lent sous les arbres. Déterminée et soumise à la fois dans sa bataille contre son cancer du sein, Anna est témoin depuis presque un mois maintenant des incursions répétées de Valérie dans l’appartement du pilote. En la voyant, Valérie se rappelle l’histoire de la vieille inuit partie à pied à la rencontre de la mort dans l’ombre, le vent glacial et le silence. Cette histoire mythique racontée un soir par Anna, elle-même d’origine inuit, donne soudain envie à Valérie d’entrer dans la fiction. Prendre le large, suivre les traces de l’aïeule indigène en marche vers la banquise. Partir, devancer dignement la mort quand on ne voit plus clair et qu’on n’arrive plus à manger, quand la vie file de partout comme les milliers de petites mailles du tricot inachevé abandonné dans la voiture par sa mère, le jour de son entrée définitive à l’hôpital. Oui, depuis son déménagement, Vava a dans le ventre ces milliers de petites mailles grises qui n’en finissent plus de se défaire. Elle se concentre en vain sur la musique pour chasser l’image de la vieille. Les murs verts du séjour l’enserrent de plus en plus. Elle se souvient des baisers profonds de S., de leurs caresses trop souvent abrégées, des mots laissés en suspens et surtout de l’odeur grisante du corps de S. sous les couvertures. Mourir gelée blottie contre Anna au milieu d’un socle de glace détaché de la banquise et tourbillonner, tourbillonner, tourbillonner jusqu’au centre du monde, comme cela lui paraît doux aujourd’hui. Elle enfile néanmoins une robe légère et sort par la porte qui donne sur la ruelle, ce qui bien sûr n’engage en rien l’avenir. Mais c’est sa façon de résister.

Quand Valérie entre dans son ancienne demeure, c’est à pas feutrés, le cœur battant, comme elle entre parfois au cimetière pour parler à sa mère. Elle sait bien que rien ne justifie sa présence dans le vieil immeuble puisqu’elle s’est bien assurée de ne rien laisser derrière elle, le jour de son déménagement. Chaque fois que vient le moment de violer l’intimité de S., elle croit reconnaître la voix grave du pilote sourdre en elle. Comment lui expliquer, se demande-t-elle, qu’il lui faut récupérer quelque chose, une chose vitale qu’elle serait bien embêtée de décrire toutefois, s’il le fallait, là, tout de suite, à brûle-pourpoint? En gravissant les marches étroites de l’escalier intérieur, elle redoute le clair-obscur qui l’attend et avant même d’insérer la clé dans la serrure métallique, elle perçoit le désaccord de S., son regard réprobateur. Ce cœur barbouillé qui s’agite sur le seuil de la porte, c’est le lien entre S. et moi, se dit Valérie comme pour se rassurer au moment de tourner la poignée.

Une fois à l’intérieur de l’appartement, Vava parcourt lentement chacune des pièces. À ce stade, elle ne se demande plus si ce qu’elle s’apprête à faire est bien ou mal. Elle constate simplement que tout est trop bien rangé chez S. depuis son départ. C’est pourquoi cette fois encore elle déplace chacun des objets à sa portée. Dans la penderie du hall d’entrée, elle s’applique à permuter les cintres qui supportent les vêtements de S. Dans le salon, elle déplace avec minutie la table basse, le jeté beige posé sur le fauteuil capitonné en cuir brun, le tapis aux motifs orientaux, chacun des livres de la bibliothèque vitrée près du piano et l’abat-jour en papier blanc de la lampe qu’elle n’ose jamais allumer, malgré la pénombre. Dans la salle de bains étroite, les effets personnels de S. sont soulevés légèrement puis replacés aussitôt. La cuisine et la salle de travail n’échappent pas non plus à Valérie. Les objets qui s’y trouvent sont décalés à leur tour de quelques millimètres, oui d’à peine quelques millimètres, ce qui devrait suffire, pense-t-elle, pour donner une impulsion aux choses, pour semer le mouvement.

Valérie cesse toujours de s’affairer au moment où l’appartement du pilote plonge dans le noir. Tout se passe alors très vite, trop vite, un peu comme si l’obscurité menaçait de secouer une chose terrible en elle, une chose impétueuse l’obligeant chaque fois à quitter brusquement les lieux, mais aussi à revenir, malgré sa réticence, à peine quelques jours plus tard. Cette fois, elle est bien décidée à traverser la nuit qui s’avance rondement dans la seule pièce vacante de l’appartement où elle s’est assise à même le sol, les genoux repliés vers sa poitrine et le dos bien appuyé dans un coin, comme pour s’assurer de ne pas bouger. Elle ne compte plus sur l’effet du porto à présent presque entièrement dissipé, ni sur la bougie rouge dérobée à la cuisine qui, il y a quelques minutes à peine, lui paraissait pourtant d’un grand secours. Elle a posé lourdement sa tête sur ses genoux et se contente d’être là, simplement là, aussi immobile que possible, ce qui bientôt l’amène à pleurer.

Valérie s’en veut d’être si faible, si déchirée entre le désir de respecter la volonté de S. et celui de mettre quelque chose en œuvre, n’importe quoi, pour sentir à nouveau sa présence. Elle sait bien que le temps joue contre elle, qu’elle devra, tôt ou tard, cesser de croire en cette sordide tentative de révolution des choses censée sortir S. de sa torpeur. Au début, sans se l’avouer, elle espérait un signe quelconque de lui, un peu comme à l’époque de leurs fréquentations, du temps où il l’encourageait à pénétrer chez lui en son absence pour flâner doucement dans sa flamboyante robe de chambre en attendant amoureusement son retour de l’aéroport. Elle se disait qu’il sentirait bien, à la longue, la force de l’amour qu’elle lui porte, un amour largement en mesure de les soutenir tous les deux et peut-être même, qui sait, de le ramener. Mais la nuit qui l’enveloppe progressivement apporte son lot de doutes. Et la fatigue gagne du terrain, dans la tête comme dans le corps. Très vite, il faudra cesser de prendre S. pour ce qu’il n’est plus. Mais avant, Valérie se dirige vers la chambre à coucher.

Le cœur de Vava s’agite à nouveau. C’est la toute première fois qu’elle ose entrer dans la chambre bleue depuis qu’elle en a sorti ses modestes affaires. Elle avance à tâtons dans l’obscurité, parvient à s’approcher de l’imposant lit en bois, retire sa petite robe de coton qui tombe sans bruit sur le tapis, tire les couvertures, se jette sur le lit défait et plonge sa tête noire dans la literie de S. Elle reste étendue là, indéfiniment, le nez bien enfoui dans les draps usés. Bien sûr elle pleure, mais elle y trouve à la fois un réconfort inespéré et s’endort bientôt, comme si son amour se résumait subitement à cette odeur de S. qui la pénètre et la soûle. Dans son sommeil, Valérie rêve qu’elle se trouve debout au centre d’un terrible charnier. Autour d’elle s’entassent des cadavres décharnés, mutilés et empilés les uns sur les autres. Douloureusement, elle reconnaît un à un ses proches. S. est là aussi, mais contrairement aux autres, son corps nu est pendu à une corde et se balance légèrement.

Ce qui tire brutalement Valérie de son sommeil, c’est le timbre strident du téléphone qui sonne, sonne et sonne dans l’obscurité de la chambre bleue. Valérie gémit tout en se recroquevillant sur elle-même, les genoux au menton. N’y a-t-il aucun moyen, mon Dieu, de faire taire cette maudite sonnerie? Ne pas répondre pour ne pas connaître la suite. Ne pas répondre à ce sentiment insoutenable de solitude et d’impuissance. Ne plus jamais répondre en l’absence de S., dont l’odeur rassurante s’est retirée tout à coup des draps. Traverser la nuit sans traverser la mort de S. qui de toute façon n’est pas mort dans ce stupide avion qui ne s’est pas écrasé en mer.

Si Valérie ne bouge plus, c’est peut-être parce qu’une voix féminine résonne toujours dans sa tête pour annoncer la mort de S. et persiste à lui ouvrir le ventre pour voir de quoi c’est fait au juste, un ventre de femme amoureuse. Vous avez une assurance? Un testament? Un psychologue? Des enfants? C’est sûrement aussi parce que la voilà trop bien éveillée à présent pour ne pas se rappeler ces paroles prononcées malaisément par S. il y un an, quelques jours seulement après les attentats du onze septembre à New York.

Si je saute, mon amour, tu prends tes affaires et tu fonces. Sans te retourner. Sans jamais regarder en arrière. Tu fonces vers l’avenir. Vers ton avenir. Parce que c’est comme ça. Parce que c’est la seule chose à faire.

La seule chose à faire. C’est bien ce qu’elle avait cru aussi, le lendemain du drame, quand le frère de S. s’était déplacé pour la rencontrer et avait insisté pour qu’elle habite chez lui quelques jours, le temps qu’il faudrait pour se refaire des forces. La maison n’était pas grande, mais sa femme était d’accord. Et puis les trois filles avaient promis d’être sages. Quoique touchée par l’invitation, Valérie avait plutôt demandé qu’il l’aide à transporter immédiatement ses affaires dans un nouveau logis. Pas les meubles, achetés pour la plupart à l’occasion de déplacements à l’étranger. Juste ses effets personnels et quelques livres. Pour le reste, David, seul proche parent de S., serait libre de prendre toutes les décisions, car elle n’était déjà plus là. Déjà ailleurs. Tout à fait comme S. l’avait souhaité. Totalement fidèle à sa vision. Prête à embrasser son avenir, en commençant par l’acquisition d’un grand perroquet coloré et la livraison de meubles tout neufs. Mais à présent, comment résister à l’appel du vent et de la banquise? Comment ne pas souhaiter que le lit de bois se détache et flotte comme un petit satellite naturel au milieu de la nuit?

L’odeur apaisante du corps de S. revient doucement et Vava se rendort quelques heures encore, complètement épuisée. Au petit matin, la pièce baigne dans une lumière très douce à cause des vitraux colorés qui couvrent le haut des deux grandes fenêtres de la chambre. C’est dimanche. Un ballon rebondit bruyamment sur l’une des vitres. Valérie ouvre les yeux. Elle devine la présence amicale du petit Samuel, le neveu d’Anna qui habite tout près et s’amuse souvent à lancer son ballon contre le mur de briques de l’immeuble. Elle se lève, enfile sa robe fleurie et s’approche de la fenêtre pour le regarder jouer à son insu, comme elle se plaisait à le faire il n’y a pas si longtemps en compagnie de S. Elle se demande à quoi pense l’enfant surpris soudain d’avoir échappé son gros ballon rouge. Puis, inévitablement, à quoi pensait S. juste avant que l’avion tombe. Mais cette question, comme toutes les précédentes, est vite chassée de l’esprit de Vava qui se dit tout bas qu’au profit de l’avenir, toutes les questions insolubles doivent reposer en paix quelque part, comme la vieille inuit bien assise sur sa plate-forme de glace.

Une mésange vient sautiller sur le bord de la fenêtre rappelant qu’au dehors, la vie a repris ses droits. La thèse du terrorisme a vite été écartée et les médias ont cessé de sonder les causes de la tragédie. David s’est joint en son nom et au nom de Valérie qui n’a pourtant rien demandé au groupe formé des proches des victimes. Il participe à l’investigation auprès des autorités et de la compagnie aérienne. Il se dit que par-dessus tout, les gestes comptent et veut convaincre Valérie de l’accompagner aux Etats-Unis.

Pour Vava aussi, les gestes comptent. Mais peut-être pas autant que les mots. Pas autant en tout cas que les mots d’amour de S. Ces mots gribouillés la veille d’un interminable vol par exemple, Valérie les connaît par cœur depuis longtemps. Elle ne peut toutefois s’empêcher de les relire en touchant le mur bleu de la chambre où ils apparaissent.

« Je t’aime quand tu ris. Je t’aime quand tu pleures. Je t’aime quand tu dors et quand tu parles, quand tu exaltes et exultes. »

Vava a mal au ventre. Dans sa tête, elle répond mille fois aux mots d’amour de S. par J’ai-envie-d’être-avec-toi-chaque-seconde, mais sur le mur, juste en dessous des lettres formées par S., elle s’applique plutôt à écrire « Comment permettre l’avenir? »

Samuel a cessé de jouer au ballon. Il se lasse sans doute plus rapidement depuis que l’avion est tombé parce qu’en haut, plus personne ne l’invite joyeusement à monter. Il aimait pourtant bien que le pilote dépose quelques billets dans le creux de sa petite main en échange d’une course à l’épicerie ou à la boulangerie du coin. Il en profitait bien sûr pour se bourrer de friandises. Mais tout ça est déjà oublié quand dans la voiture qui démarre, sa tante Anna le somme gentiment de se presser. Comme lui, Valérie aimerait croire que quelqu’un l’attend. Sa mère, de préférence, qui l’accueillerait chaleureusement comme autrefois, loin des couronnes odorantes d’œillets blancs et des pierres tombales, avec une soupe épaisse et chaude et une réponse honnête au sujet de l’avenir.

Au bout d’un moment, la petite mésange à tête noire revient et Vava trouve le courage de quitter son ancienne demeure pour descendre dans la rue inondée de soleil. Une fois dehors, elle pense toujours très fort à S., mais parvient à se composer un nouveau visage et se met en marche malgré la nausée, le nez dans les arbres afin de suivre l’oiseau. Quelques voitures passent lentement et les piétons se font rares, en dépit du beau temps. On dirait que la ville, comme Valérie et son oiseau, cherche à se reposer un peu.

Sur la balustrade du balcon où la mésange s’est finalement posée, un vieil homme en fauteuil roulant profite du beau temps. Il est entouré de trois bacs à fleurs et tient dans sa main gauche un drôle de petit arrosoir vert qu’il penche en sifflant au-dessus des fleurs dont il semble très fier. Valérie cherche des yeux la main droite de l’homme. En vain. Il n’a pas de bras droit. Pas de jambe droite non plus. Sans doute peut-il très bien se passer de l’un comme de l’autre pour saluer la mésange et faire ce qu’il aime par-dessus tout dans la vie : soigner les fleurs. Mais Valérie pense autrement. Elle a oublié l’oiseau qui pépie gaiement et ne voit plus que les membres amputés du vieil homme dans l’éclat aveuglant du soleil. Une chose opaque logée dans son ventre l’empêche de sentir qu’il est simplement heureux, en ce dimanche matin de septembre, d’avoir prolongé la floraison de ses annuelles. Quand de son balcon il aperçoit enfin la jeune femme qui surnage dans sa robe froissée, il plonge son regard pénétrant dans le sien et lui sourit le plus tendrement du monde, reconnaissant chez elle une douleur très vive et très ancienne. Au fond des prunelles, Valérie découvre qu’elle-même n’a plus tous ses membres depuis la mort de S. Mais peu importe, disent les yeux souriants du vieil homme, du moment qu’il y a les oiseaux et raison d’espérer, de la végétation, une ultime floraison.

Au bout de la rue ensoleillée, les cloches de l’église sonnent lourdement. La petite mésange s’envole et du même coup, Valérie se remet en marche. Entre ses dents elle murmure, comme pour elle-même : « Qu’il vienne, l’avenir! »