Course à la chefferie: le plaisir d’en discuter en famille

Moi : Alors, tu en es où, ma chérie, dans ta réflexion? Qu’est-ce que tu penses de la course à la chefferie qui tire à sa fin?  

Fifille : Je pense que les jeunes ont peur de l’indépendance. Je pense que les gens, en général, ont peur de l’indépendance. Faque… la seule façon – genre – d’arriver à notre objectif, c’est de mettre l’environnement en priorité AVEC l’indépendance!

Moi : C’est bien la première fois que je t’entends dire notre objectif! C’est intéressant! Et qu’est-ce que tu entends par notre objectif? Quel est notre objectif, selon toi?

Fifille : Sauver le Parti Québécois, voyons! On ne fera pas l’indépendance avec deux membres!

Moi : C’est sûr! (On a encore 40 000 membres, elle a le sens de l’hyperbole!)

Fifille : Tout le monde s’entend sur l’environnement. Personne ne peut être contre l’urgence climatique. Tout le monde veut un avenir! L’environnement ne fait peur à personne, on est d’accord? C’est pour ça qu’il faut mettre l’indépendance et l’environnement… ENSEMBLE!   

Moi : Si je comprends bien, tu penses que l’environnement, qui fait l’unanimité, peut servir de contrepoids à la peur que suscite l’indépendance… C’est un raisonnement intéressant! Ça tient la route!

Fifille : Tu trouves?

Moi : Oui, je trouve! Je dirais même que ton analyse vaut celle de Josée Legault.

Fifille : Mais maman, c’est pas juste! Il me manque seulement six mois pour pouvoir voter!

Moi : Je sais! Mais si tu pouvais voter, tu voterais pour qui?

Fifille : 1. Pour Sylvain Gaudreault. C’est le plus compétent en environnement et il a un vrai plan pour un pays vert. 2. Pour Plamondon, parce que chez lui, l’indépendance et l’environnement vont ensemble. Toi, maman, tu vas voter pour qui, finalement?

Moi : Ah! Tu sais, j’ai décidé de demeurer neutre… La seule personne que j’aurais appuyé publiquement c’est Véronique Hivon.

Fifille : Mais à moi, tu peux le dire…

Moi : Bien sûr qu’à toi je pourrai le dire! (Rires)

Le temps file…

J’embrasse ma fille et je lui dis à quel point je suis fière d’avoir une grande fille qui raisonne et discute aussi bien.

Elle quitte la maison et se dirige vers son arrêt d’autobus en souriant.   

Ce formidable échange avec ma grande fille de quinze ans renforce une conviction profonde : c’est l’amour inconditionnel qui ouvre les canaux de la réflexion sur le monde qui nous entoure. On apprend mieux dans l’amour. On s’ouvre, dans l’amour… On y puise la confiance nécessaire à la réflexion…

Quand mon parent m’accompagne dans ma réflexion, quand mon parent devient le témoin bienveillant de ma réflexion, j’ai la sécurité affective qu’il faut pour développer mon jugement critique, pour « conduire » ma réflexion à destination.

Chaque fois que je félicite, chaque que j’encourage, chaque que je « challenge » ma fille, implicitement je lui dis : « Fonce! Fais-toi confiance! Tu as tout ce qu’il faut pour exercer ta liberté intellectuelle, tout ce qu’il faut pour participer activement, par tes idées, au monde qui t’entoure. Ta société, notre société, a besoin de gens comme toi, a besoin d’une tête bien faite comme la tienne!  

Et si, comme parent, on a l’humilité d’ajouter… Tu sais, non seulement ta réflexion tient la route, mais ta réflexion nourrit la mienne… Si, comme parent, on se met à l’écoute, si on reconnaît la parole nos enfants, voilà qu’on confère une légitimité à cette parole. Et très vite, leur réflexion, spontanée et libre, s’aiguise et se déploie!

Encouragés, valorisés dans leurs efforts de réflexion, les enfants gagnent rapidement en confiance. Et bientôt, ils osent s’exprimer en dehors du cadre rassurant de la famille, en classe, par exemple. Peu à peu, au grand plaisir de leurs professeurs, ils développent des idées personnelles originales et fortes! Intellectuellement, ils avancent désormais sans peur, si bien qu’ils recherchent les débats animés, qu’ils apprécient le choc des idées!

Et souvent, ce choc des idées débute aussi en famille…

 « Mais maman, tu m’as dit que maintenant, c’est à moi de décider! », me lance fiston, indigné.   

Et vlan!  

Il faut bien lui donner raison quand il nous rappelle qu’il aura dix-sept ans dans un mois.

Dix-sept ans!  

Reste que la réflexion nouvelle de nos ados nous est inconnue. Ils ont poussé si vite que par moments, on a littéralement l’impression de ne plus les connaître!

Au final, que reste-t-il de ce que nous avons tenté de transmettre? Se mettront-ils en danger à la première occasion?

Peut-être.

« On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans », chantait gravement Léo.  

Il y a sûrement une vérité universelle là-dedans.  

En attendant, la course à la chefferie tire vraiment à sa fin.

Ne boudons pas notre plaisir d’en discuter… en famille!

Ton choix est fait, fiston? Partages-tu le point de vue de ta sœur? Grand-papa se ferait une joie d’en jaser avec ta soeur et toi, autour d’un bock ou d’une limonade…

Militer pour la souveraineté

photo de Véronique Hivon et moi

Demain matin, j’apporterai ma contribution à la cause souverainiste en me présentant à la présidence du Parti Québécois de Lanaudière-Sud.

J’étais déjà, depuis peu, vice-présidente de l’exécutif de la circonscription de L’Assomption et secrétaire de l’instance régionale. Cette nouvelle instance territoriale qui scinde la région de Lanaudière en deux territoires distincts, regroupera les circonscriptions de L’Assomption (la mienne), Repentigny, Mascouche et Terrebonne.

Étonnés?

Qu’est-ce qui peut bien me motiver, pensez-vous, à militer pour un « vieux parti » qui, aux dires de bien du monde, aurait fait son temps?

Pourquoi embrasser le rêve de mes parents alors qu’on nous invitait cette semaine, à l’occasion de notre fête nationale, à « rêver mieux », à opérer le passage vers un « renouveau monde » (l’expression est d’Ariane Moffatt) dont les contours, imprécis, ressemblent davantage à des contorsions qu’à l’horizon d’un pays.

D’abord, ce rêve de mes parents, je l’ai fait mien comme l’historien et auteur Éric Bédard l’a fait sien, comme bien des gens de notre génération l’ont fait leur : à l’occasion d’un discours professoral enlevant de Jacques Parizeau sur la tribune d’un cégep, en l’occurrence de mon cégep à L’Assomption.

« En théorie, écrit Bédard, il [Parizeau] n’avait rien pour plaire aux jeunes : il cultivait une certaine distance, vouvoyait ses plus proches collaborateurs, respirait le sérieux et la rigueur. Il n’avait rien du politicien cool et décontracté qui souhaite créer une fausse familiarité dès la première rencontre. À l’ère de la pédagogie du vécu, de l’authenticité à tout prix et des tripes sur la table, il me semblait venir d’un autre âge. Ses références, son humour, ses manières surtout donnaient à voir un homme qui assumait totalement non seulement son âge, mais sa condition de bourgeois. […] Aucun complexe chez cet homme, mais aucun snobisme non plus. Son rire, tonitruant, sa bonhommie pleine de distinction, son respect des arguments que, du haut de vos dix-huit ans, vous lui soumettiez m’avaient complètement conquis. » (1)

On peut difficilement dresser un portrait plus juste.

Parizeau, orateur exceptionnel, m’a convaincue et profondément impressionnée. Sa voix, sa posture, ses longs et fiers silences, toute sa personne semblait participer d’un ambitieux projet : élargir nos perspectives. Chez lui, ni regrets ni honte. Il s’exprimait en homme d’État. Avec le recul, je me demande si je n’ai pas été essentiellement charmée par sa façon absolument franche de nous parler d’argent, de pleins pouvoirs économiques et de politique internationale sans relents de cette honte qui nous a trop longtemps empoisonné l’âme et qui, il faut le dire, nous guette à nouveau.

À la maison, c’est-à-dire pour mes parents, la souveraineté était surtout un engagement communautaire, un profond attachement à notre langue, plus largement à notre culture et à notre imposant et majestueux territoire. Le pays espéré était chanté, célébré. Il était poétique à souhait mais pour moi, à dix-huit ans, encore abstrait. Parizeau m’a fait comprendre que la poésie ne suffit pas à construire un pays réel. Il a ouvert mes perspectives dans la mesure où j’ai saisi que pour arriver à la table des nations, il faut se poser des questions plus pragmatiques, s’interroger sur les moyens et se doter, concrètement, de moyens.

En somme, à la maison, on suivait l’actualité, on avait du plaisir à discuter fort et longuement à table (les Belges, comme les Français, n’ont pas peur de la « chicane »!), mais on parlait peu ou pas d’argent. C’est donc Parizeau qui m’a vivement intéressée à une discipline qui m’était peu familière : l’économie. Et surtout, c’est Parizeau qui a fait de moi une jeune adulte souverainiste convaincue qui, partant de là, allait le demeurer.

C’est bien beau, mais de l’eau a coulé sous les ponts et lorsqu’on fait référence à Parizeau ou au Parti Québécois, aujourd’hui, c’est souvent moins glorieux.

Alors, pourquoi militer au Parti Québécois aujourd’hui?

Pour la justice sociale qu’incarne ma députée préférée et source d’inspiration par excellence, Véronique Hivon?

En grande partie.

Pour nous sortir de l’industrie pétrolière qui nous fait courir de grands risques écologiques? Pour opérer un virage radical en matière de développement durable?

Tout à fait. Mais il y a plus.

Un proche me demandait cet hiver comment j’allais convaincre le monde de voter OUI.

« Quand viendra le temps d’expliquer pourquoi faire l’indépendance, qu’est-ce que tu leur diras? »

Je répondrai : « Pourquoi pas? Qu’est-ce qui nous manque? Collectivement, qu’est-ce qui peut bien nous manquer pour nous gouverner nous-mêmes? Pour prendre toutes nos décisions? C’est ce que je leur dirai! »

C’est un peu court, j’en conviens. Mais c’est pour dire que je m’accorde avec les indépendantistes qui pensent que nous n’avons pas à justifier notre désir d’indépendance. Nous avons déjà tout ce qu’il faut pour contrôler nous-mêmes nos taxes, nos lois, nos traités internationaux, etc.

Mais encore, pourquoi militer?

Pour les belles rencontres et les échanges qui en découlent, pour le plaisir d’animer, de faire de l’éducation populaire, pour prendre soin de notre patrimoine, pour communiquer ma ferveur et pour mille autres raisons.

Mais quand je prends le temps d’écouter mon cœur, quelle est ma réponse?

Fondamentalement, je milite pour mes enfants.

Parce que j’estime qu’il est de mon devoir, comme parent, de les encourager à exercer leur liberté, individuellement et collectivement.

Des années d’études et des lectures m’ont fait voir que la marge de liberté, chez l’être humain, est mince. Nous sommes conditionnés par toutes sortes de choses et influencés de toutes sortes de façon. Mes étudiants, par exemple, préfèrent que je leur explique quoi faire, comment faire ou quoi répondre très spécifiquement à mes questions. Ils sont d’abord désemparés lorsque je les invite à forger leur propre point de vue sur les œuvres littéraires que je leur propose et à travers ça, à forger leur propre vision du monde. Mais je les invite à se faire confiance, à suivre l’exemple de Bérénice, l’héroïne de Ducharme qui, éprise de liberté, va jusqu’à inventer sa propre langue, le « bérénicien », pour se donner un moyen de réfléchir, pour s’assurer de penser par elle-même!

Je milite en espérant que mes enfants, me voyant aller, développent leur curiosité, leur sens critique, le goût de la réflexion qu’un tel engagement suppose et le désir de se gouverner eux-mêmes.

On peut bien se demander en quoi un Québec souverain serait différent du Québec actuel et je pense qu’il importe de nous poser ce genre de question. Mais au bout du compte, il m’apparaît que nous devons tous prendre la pleine responsabilité de nos choix, par un travail d’introspection.

En ce sens, la liberté est une façon d’appréhender le monde, une manière d’être, une disposition intérieure.

C’est ce que je souhaite à mes enfants.

 

La rivière sans repos (1970) de Gabrielle Roy au… cinéma!

Quelle surprise d’apprendre que la réalisatrice Marie-Hélène Cousineau a fait un film de l’ouvrage de Gabrielle Roy que j’ai étudié dans le cadre de mon mémoire de maîtrise, il y a un peu plus de… vingt ans!

À cette occasion, j’ai pensé vous partager mes notes de cours sur La rivière sans repos, une oeuvre passionnante de Gabrielle Roy qui n’a pourtant pas attiré l’attention des médias au moment de sa publication. Pourquoi? Notamment parce qu’à l’époque, Gabrielle Roy a fait le choix – discutable – de publier son recueil simultanément en français et en anglais, en pleine crise d’octobre 1970. Sans doute aussi parce la critique littéraire du début des années 1970 est attirée par des oeuvres plus tonitruantes et spectaculaires.

Il est vrai que La rivière sans repos ne s’inscrit pas du tout dans la mouvance de la contre-culture québécoise alors dans l’air du temps.

Ce soir, je constate qu’il aura fallu cinquante ans pour qu’on s’intéresse à cet ouvrage mal aimé de Gabrielle Roy, pour qu’on reconnaisse la valeur de cette oeuvre avant-gardiste qui déconcerte à la fois par sa forme et par son propos.

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Présentation de La rivière sans repos (1970), un recueil-ensemble hybride comprenant trois nouvelles et un petit roman

o La nouvelle d’ouverture du recueil s’intitule «Les satellites»

Dans cette nouvelle, on découvre Deborah, une inuite de quarante-deux ans atteinte d’une maladie incurable. De retour à Fort-Chimo (qui deviendra Kuujjuaq) suite à un séjour dans un hôpital du Sud où elle a notamment pris goût à une certaine intimité, à des conditions de vie plus hygiéniques et luxueuses, mais surtout à une plus grande démonstration de l’amitié et des sentiments, elle se sent incomprise de ses proches.

o La seconde nouvelle s’intitule «Le téléphone»

Cette nouvelle n’aborde pas directement le thème des relations familiales. Cependant, lorsque le protagoniste principal, Barnaby, se trouve dans l’impossibilité de communiquer réellement avec ses voisins grâce à son nouveau téléphone, il se dirige volontairement vers l’Ancien Fort-Chimo pour renouer avec les quelques aînés qui y vivent encore, et aussi avec la nature.

o La troisième nouvelle s’intitule «Le fauteuil roulant»

Cette nouvelle s’inscrit dans la continuité de la première où Deborah avait finalement choisi d’avancer librement vers la mort à la manière de la vieille, son ancêtre, plutôt que de constituer un poids pour les membres de sa famille. Nous y retrouvons Isaac, le père de Deborah, empêché par la loi des Blancs de suivre les traces de sa fille, obligé donc de végéter sous le joug de sa bru Esmeralda.

o La rivière sans repos: le petit roman qui clôt le recueil

Le texte La rivière sans repos n’est sans doute pas le plus apprécié des critiques universitaires. Néanmoins, c’est un texte qui, selon François Ricard, grand spécialiste de l’œuvre royenne, expose bien les préoccupations sociales de Gabrielle Roy à une époque où les écrivains québécois ne sont pas encore préoccupés par les relations avec les premières nations. En ce sens, c’est essentiellement dans son propos que ce livre de Gabrielle Roy s’avère particulièrement avant-gardiste.

«Elsa [Kumachuck], dans La rivière sans repos, vit dans sa chair [l]le drame du heurt des civilisations. En vain essaie-t-elle tour à tour pour élever son enfant, de suivre le progrès, de retourner vivre parmi les Inuit irréductibles, puis de réintégrer pour finir la cité des Blancs. Elle échoue, et son fils, en grandissant, s’écarte d’elle, attiré par le pays de son père. Une vision pessimiste des choses qui traduit la sensibilité de Gabrielle Roy à la détresse humaine.»

François Ricard

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Pendant longtemps, la pénétration de la culture blanche à l’intérieur de la civilisation inuite n’a pas comporté la brutalité et le rythme accéléré qu’elle a revêtus après la Seconde Guerre mondiale. Entre 1945 et 1968 (époque où Gabrielle Roy situe les intrigues de La rivière sans repos, on peut réellement parler de choc culturel.

Dans La rivière sans repos, les personnages sont forcés, en raison de ce contexte de transculturation brutale, de remettre en question leur identité et leurs valeurs. Ces changements rapides influencent les relations entre les quatre générations en présence.

Elsa, le personnage principal du recueil-ensemble, tente désespérément d’opérer une synthèse entre l’ancien mode de vie de sa communauté et le nouveau mode de vie imposé par les Blancs. En l’absence de modèles positifs pour y parvenir, elle navigue tant bien que mal entre les deux et en souffre.

L’affrontement entre la culture blanche et la culture inuite, c’est la confrontation entre deux sociétés différentes et opposées. Dans La rivière sans repos, plusieurs manifestations illustrent clairement ce choc culturel :

o nouvel ordre économique, nouveau rapport à l’argent;

o nouvelle conception de la vie et de la mort (que les Blancs cherchent à repousser);

o nouveaux moyens de transport et de communications modernes;

o instruction obligatoire;

o évangélisation;

o justice basée sur un code civil et criminel;

o soins, médicaments et pensions octroyés gratuitement;

o invasion culturelle (notamment par le cinéma);

o Etc.

Je me suis demandé, à partir de l’étude de La rivière sans repos, quel est l’impact de la dislocation du tissu social traditionnel sur les relations intergénérationnelles au sein de la famille?

La protagoniste du roman qui clôt le recueil, Elsa, vit des relations familiales très complexes. Après avoir été violée par un soldat américain et avoir donné naissance à un fils, elle entre en conflit non seulement avec sa mère, Winnie, mais aussi avec son fils métissé, Jimmy, qui finit par la traiter en étrangère avant de se sauver vers le Sud.

Malgré ces conflits intergénérationnels, on sent que les générations précédentes exercent un attrait profond sur Elsa.

La culture «postfigurative» de Margaret Mead

La culture traditionnelle dans le Grand Nord était fondée sur une économie de survivance axée sur une cellule familiale restreinte : le couple et ses enfants, en raison du caractère rude de la nature dans le Nord.

Dans ce contexte difficile, les enfants n’avaient qu’exceptionnellement des arrière-grands-parents et les grands-parents vivants étaient très peu nombreux. Les quelques aînés présents dans la communauté étaient robustes et alertes. Ils constituaient des guides éclairés pour les plus jeunes et incarnaient la culture du passé et la survie physique. C’est ce que Margaret Mead a appelé la culture «postfigurative».

Cette culture est une culture où le passé des adultes est l’avenir des générations nouvelles, où «les réponses aux questions: Qui suis-je? Quelle est la nature de ma vie en tant que membre de ma culture? sont vécues comme prédéterminées». (Le fossé des générations, p. 34)

La culture postfigurative se caractérise par un sentiment d’intemporalité lié à une identité immuable transmise de génération en génération.

Elsa, l’héroïne de «La rivière sans repos», pose un geste significatif pour retrouver ce sentiment d’intemporalité perdu depuis l’invasion de la culture blanche: elle quitte le Nouveau Fort-Chimo pour s’installer de l’autre côté de la rivière Koksoak, à l’Ancien Fort-Chimo, avec son oncle lan.

Le court extrait qui suit montre bien qu’à cette époque, Elsa souhaite que son oncle «postfigure» le cours de l’existence de son fils Jimmy:

«Il [Ian] formula son invitation sur un ton impératif. – J’emmène le petit homme à la pêche aujourd’hui, s’il se sent le cœur de venir. C’est celui de la mère qui s’affola. Elle connaissait la frêle embarcation de lan et la dangereuse passe à traverser pour gagner le courant de la rivière […] Enfin elle inclina la tête en signe d’assentiment.» (La rivière sans repos, p. 162)

En acceptant l’initiation proposée par lan, Elsa privilégie une culture où l’enseignement fondamental de l’enfant débute à un âge précoce. À l’Ancien Fort-Chimo. Jimmy apprend à pêcher, à conduire un traîneau à la façon inuite, à diriger des chiens, à abattre du gibier et à poser des pièges. Il prend peu à peu la place qui lui revient dans la chaîne des générations formée des hommes qui l’ont précédé. Le fils d’Elsa incarne donc la continuité propre aux membres d’une culture postfigurative.

À l’époque où Elsa et lan tentent de reconstituer la cellule familiale traditionnelle, Jimmy se porte à merveille: «Moins propre, moins bien tenu qu’auparavant, il est surtout beaucoup «moins porté à piquer des crises de nerfs» (p. 164)

La relation entre Elsa et son fils Jimmy est exempte de conflits importants durant cette période qui permet l’épanouissement de chacun.

Quelques valeurs traditionnelles des Inuits dans La rivière sans repos :

Dépouillement matériel, cohabitation, vision communautaire de la famille, travail des enfants (transmission des savoirs par les membres de la famille), proximité avec les éléments de la nature, acceptation de la mort.

La culture « cofigurative » de Margaret Mead

La culture «cofigurative» est une culture où, comme l’explique Margaret Mead, l’expérience de la jeune génération est radicalement différente de celle des parents, des grands-parents et des autres membres plus âgés de la communauté immédiate.

Ici, le modèle qui prévaut pour les enfants est celui de leurs pairs plutôt que des aînés.

Dans La rivière sans repos, Thaddeus (grand-père d’Elsa), Archibald (père d’Elsa), Winnifred (mère d’Elsa), Elsa et Jimmy (fils d’Elsa) possèdent chacun une histoire qui leur est propre. Leur rapport à l’argent, au temps et à la consommation, par exemple, n’est pas du tout le même.

Bien sûr, l’apparition d’une rupture entre les générations, qui fait
que la plus jeune, parce qu’elle manque d’aînés expérimentés, doit se former elle-même, constitue un très vieux processus dans l’histoire humaine.

Ce processus est courant, selon Mead, à l’intérieur de plusieurs sociétés et s’explique par une brisure dans la continuité de l’expérience. Cependant, Mead fait remarquer que la situation est autrement plus difficile quand les parents doivent affronter chez leur progéniture des changements qui les guident vers un type d’attitude qu’incarnent déjà les membres d’un autre groupe (une société conquérante, un groupe religieux ou politique dominant).

Dans une telle situation, les parents sont contraints, par une force extérieure ou par l’intensité de leurs propres désirs, d’encourager leurs enfants à faire partie du nouvel ordre – à se détourner d’eux – en apprenant la nouvelle langue, les nouvelles coutumes, les nouvelles habitudes qui, de leur point de vue, peuvent prendre l’aspect d’une
nouvelle échelle des valeurs.

Et comme l’explique Mead, les parents sont parfois eux-mêmes attirés par le nouveau style de vie que propose la société dominante tant sur le plan culturel, politique que religieux.

Ainsi, après la naissance de Jimmy, Elsa, qui ne possède pas d’autre modèle que madame Beaulieu, l’épouse du policier blanc (Winnifred, la mère d’Elsa, est décrite comme une femme qui ne cherche pas à s’élever), se lance d’elle-même dans la surconsommation. Il faut dire que la vitrine du magasin de la Baie d’Hudson est attirante!

«Elsa s’éveillait chaque matin poussée par l’idée d’acheter quelque autre objet encore pour son enfant. À l’heure actuelle, son désir se portait sur un costume de neige en tissu de nylon bleu, exposé au dos d’un bébé de plastique, dans la vitrine de la Baie d’Hudson.» (p. 117)

En achetant une foule d’objets, Elsa tente de se démarquer de ses semblables et de monter dans l’échelle sociale. L’influence de Mme Beaulieu sur elle provoque une telle acculturation que sa mère, Winnifred, «en vient à se demander si c'[est] bien à sa fille qu’elle [a] affaire. » (p. 122)

Quelques valeurs des Blancs dans La rivière sans repos :

Individualisme, sens aigu de l’organisation, grand sens de l’hygiène, décohabitation, vision individualiste de la famille, scolarisation obligatoire formalisée, socialisation par la compétition à l’école, foi en la médecine, infantilisation des malades et des vieux dont on prolonge la vie, nouvelle conception du temps (être à l’heure, empressement dans l’accomplissement de tâches, foi en une routine, allongement des heures de travail depuis l’arrivée de l’électricité), sens de la réussite à travers la réussite des enfants.

La culture «préfigurative» de Margaret Mead 

La culture «préfigurative» est une culture où les aînés sont isolés et dévalués comme modèles, où les enfants et leurs parents n’ont plus de vocabulaire commun, ce qui rend le dialogue intergénérationnel impossible. Pour reprendre le dialogue, les parents doivent adapter leurs comportements de manière à rendre possible leur propre découverte des voies préfiguratives… Cette culture n’est pas présente dans La rivière dans repos. 

MEAD, Margaret. Le fossé des générations, Denoël / Gonthier, Paris, 1971, 159 p.

***

Perturbations de la cellule familiale et des relations humaines

Face aux connaissances étendues des compagnons de classe blancs de Jimmy et de leurs parents chez qui il est régulièrement invité, Elsa ne fait pas le poids. Jimmy, qui a les yeux bleus, les cheveux bouclés et le teint pâle de son père (un soldat américain de passage qui a violé sa mère à la sauvette, derrière un buisson), remet en question son appartenance à sa mère et s’éloigne d’elle psychologiquement, puis physiquement. Il cherche, en vain, des figures paternelles de remplacement puisqu’il n’a jamais connu son père. Il se met à imaginer son père et fait une première tentative manquée de fuite vers le Sud. Suite à cette tentative, Elsa décide, sans doute pour se rapprocher de son fils, de l’encourager à partir. Cela lui permet de développer une certaine connivence avec lui. Cette décision a par la suite un impact positif sur la relation mère-fils puisque Jimmy, une fois dans le Sud, revient survoler la région en avion, pour saluer sa mère du haut des airs.

Le récit de La rivière sans repos se termine tout de même sur une note d’espoir puisqu’un sourire se dessine sur le visage d’Elsa que Gabrielle Roy présente, en guise de clôture:

«Au crépuscule, il lui arrivait de suspendre son interminable marche. Elle s’attardait. Elle regardait encore longuement le monde à l’heure de son enchantement. Puis elle se penchait pour ramasser des riens: un galet au reflet bleuté; un œuf d’oiseau; ou de ces filaments de plante, fins, blonds et soyeux comme des cheveux d’enfants, qui sont faits pour porter au loin des graines voyageuses.

Elle les détachait brin à brin et soufflait dessus, son visage abîmé tout souriant de les voir monter et se répandre dans le soir.» (La rivière sans repos, p. 240)

En bout de ligne, dans La rivière sans repos, le choc culturel entraîne un disfonctionnement des relations intergénérationnelles au sein de la famille inuite, voire une dislocation tragique de la vie sociale de la communauté envahie.

Il est étonnant que cette dislocation tragique n’amène pas les personnages de La rivière sans repos à se révolter contre les responsables des bouleversements dont ils sont victimes, en l’occurrence les Blancs. Au final, les personnages de Gabrielle Roy sont inoffensifs. Ils gardent le sens de l’humour et de la taquinerie.

L’époque et le milieu décrits par Gabrielle Roy n’ont pas encore vu émerger, ni dans un camp ni dans l’autre, des gens ayant la formation, la lucidité et la volonté d’agir à titre de phares pour leurs concitoyens. La situation est bien différente aujourd’hui (la littérature autochtone émergente en est la preuve).

Sur le plan collectif, Gabrielle Roy présente une communauté dont le sort est tragique.

Mais sur le plan individuel, elle expose tout de même quelques rapprochements possibles entre les Inuits et le Blancs. Ces rares rapprochements passent le plus souvent par un amour partagé de la nature nordique.

Ce qui me plaît chez Gabrielle Roy, c’est que la souffrance n’est jamais définitive. Elle s’ouvre ici comme dans les autres œuvres de Gabrielle Roy sur un espoir recommencement.

À la fin du récit d’Elsa, on sent qu’en travaillant à établir une plus grande communication, il sera un jour possible de créer des rassemblements fraternels entre membres de cultures opposées, de parvenir à une synthèse entre des valeurs différentes qui séparent les deux groupes en présence et ultimement à une réconciliation entre les multiples tiraillements intérieurs.

En somme, Gabrielle Roy a «foi» en l’avenir des rapports entre les Blancs et les premières nations.

Image la RSR G. Roy

La journaliste Isabelle Richer interroge Marie-Hélève Cousineau au sujet de son adaptation cinématographique de La rivière sans repos de G. Roy.

L’amour en héritage (lettre ouverte à mon père)

J’ai peur de te perdre.

Quand j’étais enfant – je ne crois pas t’avoir déjà raconté ça – une camarade de classe a cru bon de me prévenir : « Ton père a l’âge de mon grand-père ; il va mourir. »

Ça m’a secouée. Et j’ai jonglé un petit moment avec l’idée de ta mort.

Papa va mourir? Papa va (bientôt?) mourir?

Papa pourrait mourir bientôt?

Plus tard, un deuxième choc. La mort, dure et grave cette fois, frappe comme un voleur. Elle nous prend Sophie, vingt ans, alors que nous sommes réunis pour célébrer ton anniversaire. J’ai douze ans. Toi, cinquante-sept. Nous pleurons en famille. Dans les jours qui suivent, je me recueille à tes côtés. Je perds ma cousine préférée, ma seule cousine proche, ma principale confidente et me voilà brusquement tirée hors de l’enfance. Le désenchantement est douloureux, mais tu m’as très tôt fait cadeau de ce qu’on appelle l’espérance et comme toujours, non seulement tu es présent, mais tu m’accompagnes.

Ce matin, pour la première fois, je me demande ce que tu perds, toi, ce jour-là. Je me demande ce que la mort brutale de ta nièce te fait vivre, au-delà du fait que ton anniversaire de naissance ne sera jamais plus complètement heureux.

Le temps passe. Mon adolescence n’est pas spécialement difficile, mais c’est jeune adulte, sous le regard amoureux de C. que je m’épanouis. J’aime les études, je m’y investis et je me mets à lire. Ça fait ton bonheur. Ça te rassure de me voir désormais entourée d’écrivains, un livre à la main. Tu ne dis plus « Aïcha! Il faut lire, dans la vie, pour être quelqu’un. » Tu tournes plutôt ton visage vers maman en disant « nos enfants nous dépassent! », la fierté dans la voix.

À la maîtrise – tu te souviens? – je me suis vivement intéressée aux travaux de l’anthropologue Margaret Mead, à son « fossé des générations ». Toi et moi, nous avons discuté de longues heures à cette époque. Nous avons parlé d’identité, de chocs culturels, de relations intergénérationnelles, des changements sociologiques au sein de la famille. De ces échanges, je garde de précieux souvenirs. Et pourtant, je rédigeais sous pression, je visais une charge d’enseignement dans mon ancien cégep et la mise en page de mon mémoire me donnait de la misère.

Pour me soutenir, tu m’as rapidement déniché deux professionnels. L’un, graphiste, s’est chargé de la mise en page qui m’embêtait. L’autre, un ancien directeur à toi, m’a reçue, à ta demande, pour une simulation d’entrevue. Aujourd’hui, on appellerait ça un coaching.

Te rappelles-tu de ce moment où tu as immobilisé notre Mazda familiale devant chez lui? Intérieurement, tu devais être pas mal fier de ton coup. C’est vrai que c’était une bonne idée. Tu m’as dit : « Tu tiens à décrocher le poste qui est affiché au cégep, mais tu n’as aucune expérience d’entrevue. C’est risqué. Descends de la voiture. M. Homier est informé de la situation. Il t’attend. Comme directeur, il a mené bien des entrevues dans sa vie. Il va t’aider. »

Je suis descendue lentement de la voiture, incertaine. Homier, lui, m’attendait de pied ferme.

« Veuillez me suivre, mademoiselle. Par ici… »

Et c’est ainsi, sur le seuil de sa porte, que l’entrevue a débuté!

De connivence avec toi, Homier a pris ton « mandat » au sérieux. Tenue soignée, ton formel, questions pointues et mises en situation difficiles. J’ai eu chaud et j’ai patiné! Je me souviens encore de sa dernière question, la plus pertinente à mes yeux parce qu’intimement liée à ma discipline :

« Aïcha, si je vous demandais de choisir un écrivain, un seul, qui vous semble le plus représentatif de notre littérature québécoise, quel écrivain choisiriez-vous et pourquoi? »

Sans hésiter, j’ai arrêté mon choix sur une géante : Anne Hébert.

À cet instant, je me suis imaginée devant une classe, je me suis branchée à ma passion pour la littérature, la peur m’a lâchée et j’ai donné ma première leçon de littérature à ton ancien patron.

Dehors, tu m’attendais tranquillement.

– Et puis?

– Il m’a posé des questions embêtantes!

– Tant mieux! Tu verras, elle se passera très bien, ton entrevue.

***

Au fil des ans, tu m’as mise à l’épreuve. Envers nous, tes filles, tes attentes étaient le plus souvent très élevées. Et je ne pense pas être la seule de tes trois filles à avoir passé quelques heures de thérapies là-dessus!

Aujourd’hui, alors que je suis parent à mon tour, je sais que ton exigence fait partie d’un vaste héritage. J’ai compris que tes attentes m’ont forcée à surmonter mes peurs et à me dépasser. Quand tout tourne de travers, quand tout est difficile, tes bons mots me reviennent.

Aïcha, nous avons tous plus ou moins des failles dans notre armure. On ne sait pas toujours ce qui en est la cause. En ce moment, tu en as peut-être plus que tu en voudrais. Mais tu trouveras la force. N’oublie pas que tu as la force en toi. Il ne faut pas te laisser impressionner!

J’ai peur de te perdre. Je crains le jour où tu vas « rejoindre ces bâtisseurs qui ont passé le gué avant nous », comme tu dis.

Papa, non seulement tu as l’âge de Gilles Vigneault, notre poète national, mais tu as sa force de conviction et sa fougue!

Aussi fier et fort.

Aussi libre!

Comme lui, tu nous as toujours dicté de « Vivre… Vivre debout! »

Comme lui, tu laisses un héritage essentiellement fait d’amour.

Je t’aime, papa.

Je sais que le climat social est lourd et qu’en ce moment, tu te sens plus fragile que fort. Mais ce soir, prends tout de même quelques minutes pour écouter Vigneault. Agite ton petit drapeau intérieur, laisse-toi bercer et garde le moral.

C’est notre fête nationale!

EnfanceAicha-68

Une idée folle: accueillir nos étudiants de 1re session dans une classe extérieure!

Photo d'une classe en plein air

Photo de Stevens Martin, publiée dans le Journal de Montréal du 18 juin 2018.  On y aperçoit Laurianne et ses élèves de l’école primaire Saint-Fidèle, dans le Vieux Limoilou, à l’occasion d’une prestation de cours en plein air.

Tôt ce matin, en faisant une marche rapide dans le rang Nord, j’ai eu cette idée une idée un peu folle!

J’imaginais notre prochaine rentrée, au cégep, et je me disais… Tout de même, les élèves de 5e secondaire ont terminé leur parcours secondaire en queue de poisson et ils seront accueillis, à la fin août, par des profs postés derrière un écran! Ces profs rêvent pourtant de les accueillir dans l’environnement chaleureux d’une vraie salle de classe!

Je pensais… Si j’étais une étudiante de 1re session? Si j’avais 17 ans? Si je n’avais jamais fréquenté une institution collégiale? Comment vivrais-je ce premier contact avec le cégep? Une rentrée à distance ne m’enchanterait pas trop…

J’ai réfléchi… Et soudain, j’ai eu une idée! Je me suis dit… Pourquoi ne pas aménager des lieux de rassemblement autour du cégep? Ces espaces deviendraient des classes extérieures temporaires toutes simples : un tableau blanc sur roues, des cerceaux en plastique fixés au sol pour délimiter des places à 2 mètres de distance, une station pour se désinfecter les mains, comme à l’épicerie. Les étudiants se présenteraient avec leur chaise pliante ou avec un simple coussin et ils s’installeraient à l’intérieur de l’un des espaces délimités par les cerceaux pour participer au cours.

Je me suis mise à rêver!  Je m’imaginais déjà en train de prononcer mon petit mot  de bienvenue!

« Il me fait plaisir de vous accueillir dans votre 1er cours de littérature en plein air! Comme vous le savez, la pandémie a secoué notre système scolaire et notre ministre de l’éducation, M. Jean-François Roberge, nous a lancé, le printemps dernier, un message tès clair (soupçon d’ironie)! C’est le moment de se RÉINVENTER! Au Cégep régional de Lanaudière, nous avons répondu à l’appel pressant du ministre en aménageant – en un temps record –  des espaces qui amènent l’apprentissage à l’extérieur de notre cégep dans le respect, bien sûr, des consignes de distanciation sociale du dr Arruda. »

Sur le chemin du retour, le rêve a fait place à une réflexion plus pragmatique.

Impossible d’aménager des classes extérieures pour tous nos groupes… Les groupes sont nombreux… Trente-cinq ou quarante étudiants par groupe, à 2 mètres de distance, ça demande beaucoup d’espace. On les aménagerait où, ces classes extérieures? Dans la cour intérieure du cégep? Dans le parc Laurier voisin? Mais pour occuper le parc voisin, il faudrait établir un partenariat avec la municipalité… Est-ce que notre maire Nadeau et son équipe faciliteraient un tel projet? Est-ce que la direction soutiendrait une telle initiative? Quelle est la faisabilité d’un projet aussi fou?  

Suite à ma séance d’exercice, j’ai effectué une recherche expres sur internet. Les mots-clés « classes extérieures » m’ont dirigée vers le site d’une fondation dont je n’avais jamais entendu parler : la Fondation Monique-Fitz-Back (qui peut bien être Monique Fitz-Back?). Cette fondation s’est donné pour mission, à travers un projet intitulé « Enseigner dehors »,  de « promouvoir l’éducation relative à l’environnement et à un milieu sain dans une perspective de développement durable ». Dans le cadre de la crise environnementale mondiale qui s’accélère, c’est une mission qui frappe dans le mille, vous ne trouvez pas? Que c’est intéressant…

Si j’ai bien compris, le modèle des classes extérieures, déjà répandu en Scandinavie, est en train de se développer tranquillement au Québec.  Rien n’indique, dans les documents rapidement parcourus ce matin, que des profs de cégep pratiquent la pédagogie en plein air (pour le savoir, il faudra approfondir ma recherche). Mais savez-vous que plusieurs écoles primaires et secondaires québécoises sont déjà dotées de classes extérieures ou d’espaces collaboratifs en plein air?  

L’engouement pour les classes extérieures s’expliquerait par les multiples avantages de la pédagogie en plein air. Les bienfaits de cette approche pédagogique sont expliqués sur le site de la Fondation Monique Fitz-Back, mais une autre fondation, qu’on connaît mieux, les présente plus clairement :

  •  Un temps passé dans la nature accroît la performance scolaire ;
  • Des activités éducatives exécutées dans la nature améliorent le
    comportement de l’étudiant et ses capacités de coopération ;
  • Un apprentissage en plein air favorise une bonne communication ;
  • Un temps en plein air incite les étudiants à focaliser leur attention ;
  • En plein air, les élèves sont plus heureux, moins stressés et en meilleure santé physique ;
  • Il a été démontré que le temps passé dans la nature réduit les symptômes du TDAH ;
  • Passer du temps dans la nature favorise le rappel, la mémorisation, la résolution de problèmes et la créativité ;
  • Si nous voulons que nos enfants contribuent à protéger la Terre, il
    nous faut les amener à l’apprécier, et leur donner le sentiment qu’ils
    y sont reliés.

Source : Fondation David Suzuki

L’énumération de ces bienfaits me portent à croire que mon idée n’est finalement pas si folle que ça.

Dans le réseau collégial, les ressources financières sont limitées, comme partout ailleurs. Notre cégep à L’Assomption ne fait pas exception, même s’il a, paraît-il, résorbé une partie de son important déficit.

On ne peut évidemment pas enseigner en plein air à près de 2000 étudiants!

Mais ensemble, peut-on imaginer une classe extérieure temporaire dans sa plus simple expression?

Peut-être qu’on ne pourrait pas y installer 40 étudiants. 20 suffiraient peut-être (la moitié d’un groupe). Nous pourrions réserver cette classe extérieure quelques semaines d’avance, sur une base volontaire, en nous assurant de donner la priorité aux étudiants de 1re session.

Je peux me tromper, mais n’y aurait-il pas moyen, au cours des premières semaines de cours, d’offrir une prestation de cours en plein air à nos petits nouveaux?

Je viens d’en glisser un mot à mon fils de 16 ans. Sa réaction?

« Ce serait vraiment cool! »

 

Aïcha Van Dun, prof de littérature au CRLA

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Considérations du jour sur le sexe, l’amour et le consentement

 

Si je n’avais pas peur d’écrire, qu’écrirais-je aujourd’hui?

Je ferme les yeux, me mets à l’écoute, et laisse la réponse venir…

La réponse vient, monte, s’impose même.

Si je n’avais pas peur d’écrire aujourd’hui, j’écrirais… sur l’amour.

Sur l’amour? Vraiment? Tu as la brillante idée d’écrire sur l’amour un 14 février, jour de la St-Valentin? Tu es bien la première personne à penser à ça! ironise ma peur. Mais qu’est-ce que tu peux bien avoir d’intéressant à écrire sur l’amour? Sans blague, Aïcha, tu sais bien que tout a été dit et redit sur l’amour! C’est sans doute le sujet le plus usé à ce jour.

Fermer à nouveau les yeux, me remettre à l’écoute et laisser venir…

Si je n’avais pas peur d’écrire, qu’écrirais-je aujourd’hui?

Si je n’avais pas peur d’écrire aujourd’hui, je parlerais de sexe, d’amour, de sexe et d’amour; je pense que parlerais du sexe dans l’amour. C’est ça, oui. C’est ce qui me vient.

Tu vas parler publiquement de ta sexualité et de tes amours? rétorque ma peur. C’est vachement délicat…

Le sexe est un sujet délicat, j’en conviens. Spécialement dans la mouvance du #MoiAussi. Ça discute dans les chaumières. Ça brasse fort sur les réseaux sociaux. Qui aurait dit, il n’y a pas si longtemps encore, que les enjeux de consentement enflammeraient ainsi les esprits? Qu’est-ce qu’elles tentent de nous dire, ces petites emmerdeuses de féministes? Pourquoi et comment nous forcent-elles soudain à marcher sur des œufs? À quoi bon? De quel droit viennent-elles tout chambouler? Est-ce que tout allait vraiment de travers, entre les hommes et les femmes? À quoi riment toutes ces remises en question? Est-ce qu’on ne peut plus s’amuser, baiser allègrement, spontanément, la tête tranquille? Qu’est-ce qui change? Qu’est-ce qui est profondément en train de changer?

Les femmes changent. Je change. Les dénonciations publiques m’ont amenée à examiner mon passé sexuel; j’y ai identifié des abus que j’aurais dû dénoncer. Et j’y ai puisé, comme bien des femmes, une résolution, une force nouvelle; à l’avenir, de tels abus ne passeront plus.

Les femmes changent. Je change. Comme c’est intéressant de m’interroger sur la manière dont j’ai accordé ou non, par le passé, mon consentement sexuel! Comme c’est intéressant de m’interroger sur la façon dont je m’y suis prise pour décoder les signes du consentement ou du non-consentement de mes partenaires! Comme c’est riche, par ailleurs, de réfléchir ensemble, hommes et femmes, sur cette notion – bien plus complexe qu’il n’y paraît – de consentement!

« […] pourquoi le corps? Pourquoi le désir? Pourquoi le sexe? », se demandait l’écrivaine Camille Laurens dans son passionnant ouvrage sur les relations hommes-femmes. Ce à quoi elle répondait simplement: « Mais parce que c’est un moyen de faire connaissance. » (1)

C’est aussi mon sentiment.

Consentir, c’est donner son accord (par la parole ou par le corps, ce qui revient au même puisque, comme nous le rappelle Laurens, « les mots font partie du corps, ils en partent et ils y reviennent »(2)) pour faire plus ample « connaissance ».  Consentir, c’est accepter de s’ouvrir à l’autre, c’est s’incarner librement dans un formidable « oui », c’est signifier qu’on a envie d’entrer dans la danse.

« Sans oui, c’est non », « sans consentement, c’est une agression », nous rappelait récemment, à juste titre, la campagne de prévention des violences à caractère sexuel. (3). Les détracteurs de cette campagne, Sophie Durocher en tête, ont râlé :

« On n’en est […] plus à « Sans oui, c’est non ». On en est rendu à « Si tu dis oui, mais que tu penses « peut-être », ou que tu dis oui pour faire plaisir, ou que tu es couçi couça, tu as le droit de porter plainte contre ton vilain agresseur parce que tu viens de te faire violer. […] « Bordel! Je n’ai pas hâte que mon fils soit confronté à ça. » (4)

Mme Durocher, peut-être est-il temps de laisser la caricature aux professionnels du métier? Car je suis prête à parier que la plupart des mamans, dont je suis, ont plutôt perçu les campagnes de sensibilisation que vous évoquez (5) comme de chouettes  occasions de jaser « consentement » avec leurs enfants.

En ce 14 février, jour de la St-Valentin, c’est à d’ailleurs à mes enfants que je souhaite m’adresser. Je voudrais leur dire que…

… l’intimité, c’est  vraiment l’une des plus belles choses au monde!

… le sexe, c’est doux, c’est énergisant, c’est exaltant, et ça te fait sentir vivant!

Mais je souhaite aussi et surtout leur dire que…

… la sexualité, c’est une chose qu’il vaut mieux expérimenter dans l’amour. Du moins pour commencer.

Pourquoi donc?

Parce que la sexualité, comme tout ce qui est profondément humain, comporte sa part d’ombre (les dénonciations du mouvement MoiAussi n’ont pas fini d’en témoigner) et sa part de joie, de lumière. Parce que l’amour (et la confiance mutuelle qui en découle), sans être un rempart absolu,  simplifie, me semble-t-il, le consentement, garantit une part de lumière et nous met à l’abri, par le fait même, de bien des violences sexuelles.

Et parce que faire connaissance, s’ouvrir, danser – bien des gens en conviennent avec moi! – c’est juste vraiment plus l’fun à vivre quand on est amoureux.

 

Notes

1.  LAURENS, Camille. Dans ces bras-là, P.O.L, Paris, 2000, p. 132.

2. Ibid., p. 61.

3. http://www.harcelementsexuel.ca

4. DUROCHER, Sophie. « Ce n’est PAS une agression sexuelle », Journal de Montréal, 12 février 2018.

5. Ibid. 

 

Bien sûr, Denise, il suffit de dire non

Dans le texte qui suit, je réagis, spontanément, parce qu’il faut parfois battre le fer pendant qu’il est chaud, aux propos tenus par Mme Denise Bombardier, dans le cadre de l’affaire du professeur Larose.

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Le professeur Jean Larose. Photo : http://www.babelio.com/auteur/Jean-Larose/126652

 

Suite à l’enquête menée par la journaliste Rima Elkouri dans La Presse d’hier (4 février 2018), Denise Bombardier se questionne: « Comment de jeunes femmes instruites se sont-elles laissé berner de la sorte?  »

Je lui réponds que pour se laisser berner, il suffit d’accorder notre confiance à une personne digne de confiance.

Je lui réponds qu’il est normal et sain d’accorder notre confiance à une personne qui est réputée et reconnue par ses pairs, spécialement si cette personne oeuvre dans une université respectable.

Je lui réponds qu’il est normal et sain qu’une étudiante de niveau universitaire fasse confiance à un professeur qui se présente et se conduit – faut-il le rappeler? – durant des jours, des semaines, voire des mois comme un professeur véritablement digne de confiance.

Les étudiantes dont nous parle Rima Elkouri sont coupables d’avoir accordé leur confiance à un intellectuel, Jean Larose,  qu’elles jugeaient honnête et moral. Cet homme, réputé et reconnu dans son milieu professionnel, a brisé leur confiance et miné leur vie en abusant de son pouvoir.

Qu’on les désigne, selon la gravité des cas, comme de simples manipulateurs ou encore comme de véritables pervers narcissiques, les Jean Larose de ce monde sévissent dans tous les miieux professionnels et dans toutes les couches de la société, y compris dans nos écoles secondaires, collèges et universités. Ces hommes se présentent sous les traits  d’un patron, d’un ami de la famille ou encore d’un collègue plus expérimenté. La plupart des femmes en ont rencontré. J’en ai moi-même croisé quelques-uns, dont un entraîneur.

J’étais jeune à l’époque (au début de ma vingtaine), sans pour autant être naïve, et je n’avais aucune raison de croire que cet entraîneur masculin, que j’admirais et en qui j’avais pleinement confiance, allait briser ma confiance. C’est pourtant ce qui est arrivé.

Un soir, après un  entraînement de groupe, mon entraîneur m’offre de me raccompagner en voiture jusqu’à la station de métro la plus proche. J’accepte. La discussion, conviviale, porte sur la pratique de notre sport. Une fois devant la station, il me demande où j’habite et puisque c’est « sur son chemin », il propose de me déposer plutôt devant chez moi. La discussion se déroule dans la bonne humeur, les propos échangés tournent strictement autour de notre sport, je n’aime pas trop prendre le métro seule à cette heure tardive (autour de 22 h), alors j’accepte son offre et la discussion se poursuit normalement. Cinq ou dix minutes plus tard, il gare sa voiture devant l’immeuble où je loge. Alors que je m’apprête à sortir de son véhicule, voilà que ça dérape subitement:

-Je peux monter chez toi?

-Pardon?

Il insiste, sur un ton mielleux.

-Allez, Aïcha, laisse-moi monter…

Et sa tête plonge dans mon cou. Voilà qu’il me lèche littéralement le cou et tente de m’embrasser. Je le repousse (pas d’ambivalence ici, très chère Denise, chez la féministe que j’étais déjà à l’époque) le plus respectueusement possible.

-J’ai un copain. Tu sais que j’ai un copain, je t’en ai souvent parlé… Tu es mon entraîneur, tu es marié… Je ne te vois pas de cette façon-là…

Il insiste encore un peu.

-Personne n’en saura rien…

Je tiens bon, je le salue, je sors de mon véhicule et je rentre chez moi.

Jusque-là, vous en conviendrez, il n’y a pas de quoi en faire tout un plat. La suite, par contre, m’apparaît intéressante et parlante.

Lorsque je me suis présentée à mes entraînements suivants, cette personne, cet entraîneur en qui j’avais confiance pour progresser dans mon cheminement sportif, a décidé de me punir d’avoir refusé ses avances en m’infligeant le traitement de l’indifférence. Il s’est mis à m’ignorer complètement. Son message non verbal? Tu t’es refusée à moi, tu n’es plus digne de recevoir mes conseils, mes critiques constructives, mes encouragements. Tu n’existes plus à mes yeux. Résultat? Après quelques cours sans un mot, sans soutien et sans encadrement, j’ai ravalé ma déception et j’ai quitté mon club sans formuler de plainte, sans dénoncer mon entraîneur. Je n’ai pas non plus réclamé les 300 ou 400 dollars investis dans mon abonnement annuel au club. Je me suis retrouvée sans lieu pour m’entraîner, sans camarades d’entraînement et surtout, sans entraîneur fiable pour assurer ma progression.

À lumière de cette triste expérience, je me questionne à mon tour…

Quel sort le professeur Larose réservait-il donc aux étudiantes qui, pilant sur leur admiration, respect ou attachement, ont courageusement refusé ses avances?

Mais surtout, quand est-ce que les intellectuelles d’envergure, majeures et vaccinées, celles qu’on a longtemps estimées, cesseront-elles d’être aussi naïves?

Comment des écrivaines de talent peuvent-elles se laisser berner ainsi?

Quand cesseront-elles de croire qu’il suffit de dire non?

***

Je remercie Rima Elkouri pour cette enquête qui, à mon humble avis, doit se poursuivre.  N’est-il pas temps d’examiner les conséquences vécues par les étudiantes qui, au fil des années, ont refusé les avances de Jean Larose? Car une chose est sûre, qu’on cède ou qu’on résiste, qu’on se taise ou qu’on parle, qu’on ferme les yeux ou qu’on dénonce, on ne sort jamais indemne d’une relation avec un type comme Jean Larose. Larose, par sa défense, nous en fait d’ailleurs la preuve; il nie, il minimise, il joue la victime et attaque tout à la fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre ouverte à Alexandre Taillefer

6 décembre 2017, 16 h 02

Alexandre,

Votre documentaire m’a touchée. Et je suis persuadée qu’il a touché beaucoup, beaucoup, beaucoup de monde. Des parents, comme moi, des jeunes et des moins jeunes. Votre documentaire est une flèche qui file droit au coeur.

Pourquoi?

Pourquoi vos propos, votre démarche, nous chavirent-ils autant?

Parce que vous parlez vrai.

Parce que vous ne vous racontez pas d’histoires.

Parce que vous avez du courage. Le courage d’entrer dans votre souffrance. De la laisser vous pénétrer aux limites du supportable. Vous laissez la souffrance vous malmener, vous chahuter, vous acceptez le chaos qu’elle provoque au plus profond de votre être, avec la fragile mais absolue conviction que ce chaos peut et doit déboucher sur quelque chose de beau et de grand. On vous sent vibrer aux limites de ce qui est humainement tolérable. On vous sent au bord du précipice. Et pour peu que nous ayons déjà marché, nous aussi, sur la corde raide, un pied sur le fil et l’autre, ballant, suspendu dans le vide, nous voilà prêts à vous suivre.

Thomas, c’est un prénom qui ne résonnera plus jamais de la même façon pour moi. Thomas, ce matin, j’avais l’impression de le voir et de l’entendre. Je le voyais prendre l’autobus, assister à un cours de math, je l’imaginais en train de rigoler avec ses amis. Thomas n’est plus, mais Thomas m’habite. Complètement. Désormais, Thomas c’est l’amour. C’est le visage de l’amour filial qui déborde et m’habite complètement.

Alexandre, par votre histoire familiale, par le récit de votre histoire d’amour avec Thomas, vous nous sensibilisez à différents enjeux dont il faut parler, dont il faut se préccuper et dont il  faut s’occuper, individuellement et collectivement. Vous nous informez sur les risques et ravages de la cyberdépendance, une réalité nouvelle. Vous questionnez le système de santé que nous savons déficient depuis longtemps. Particulièrement en matière de santé mentale.  Vous le faites avec une humilité qui vous honore, sans jamais avoir recours à votre autorité d’homme qui brasse de grosses affaires. Vous adoptez la position « basse », c’est-à-dire le point de vue universel du père, du simple papa qui aime son fils et lui reste obstinément fidèle, non pas par le biais mortifiant de la honte ou de la culpabilité, mais par le recours, vivifiant, à la fraternité humaine.

Alexandre, vous nous prouvez, par votre chavirant témoignage, que la mort, même violente, ne peut rompre l’enchantement d’un amour sincère.

Portez-vous bien.

Portez-vous tous de mieux en mieux.

Aïcha

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